No home de Yaa Gyasi

No home de Yaa Gyasi

No Home (éditions Calmann Lévy) est le premier roman de Yaa Gyasi.  Née au Ghana, elle part s’installer avec sa famille aux États-Unis à l’âge de 2 ans. Elle y reviendra plusieurs années plus tard et ce voyage fera naître en elle l’envie d’écrire cette histoire.

Esclavage et châtiments

Au 18ème siècle sur la Côte-de-l’Or, nous suivons les prémices de la vie d’Effia et Esi, deux demi-sœurs. Sitôt devenue femme, Effia est mariée à un officier britannique. Elle vit avec lui au fort de Cape Coast tandis qu’aux niveaux inférieurs, des prisonniers attendent d’être vendus et emportés comme esclaves par des bateaux. En parallèle à cela et à la suite d’une guerre de tribus, Esi est faite prisonnière et vendue au fort, attendant d’être envoyée en Amérique.

Ainsi commence le récit de No Home. Entre Afrique et Amérique, Histoire et fiction, nous suivons la descendance des deux femmes. En tout, c’est avec 14 protagonistes que nous faisons connaissance. Les chapitres sont finalement assez courts et entraînent d’abord une sensation de frustration. Les personnages sont si travaillés, profonds et ont tellement de choses à nous transmettre qu’il est difficile de passer à un autre. Et si au début cette sensation de privation ne fait que croître, elle se change finalement en gratification. Les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, tous les membres de cette immense famille ayant leur pierre à poser à l’édifice.

Je suis trop vieux pour aller en Amérique. Trop vieux aussi pour la révolution. En outre, si nous allons étudier chez les Blancs, nous apprendrons seulement ce que les Blancs veulent que nous apprenions. Nous reviendrons pour construire le pays que les Blancs veulent que nous construisions. Un pays qui continuera à les servir. Nous ne serons jamais libres.

Le thème principal est bien évidemment l’esclavage mais No Home aborde de manière plus large les problèmes auxquels les africains ont pu être confrontés. Racisme, difficultés liées au métissage, emprisonnements systématiques des noirs pour les faire travailler de force dans des mines, abus des blancs qui détiennent le pouvoir, immigrations difficiles, etc. Chacune de ces personnes représente une conséquence directe à l’esclavagisme et ses répercussions. No Home est le récit de ces transmissions, qu’elles soient conscientes ou non. De génération en génération, c’est 250 ans d’Histoire africaine que ce roman couvre avec brio.

Roman gagné via un concours organisé par MyPrettyBooks.

Notre aventure sans frigo ou presque de Marie Cochard

Notre aventure sans frigo ou presque de Marie Cochard

« Avertissement : attention, la lecture de cette ouvrage rend optimiste et donne envie de se mettre en action immédiatement » annonce la préface de Notre aventure sans frigo ou presque. Je ne m’attendais cependant pas à ce que cette prédiction s’avère aussi prégnante. Sitôt la dernière page refermée, l’envie de revoir ma manière de consommer/conserver/acheter les denrées se fait plus forte et quelques arrangements s’imposent.

Il faut dire que je suis plutôt sensible à ce genre de remise en question étant passée à une alimentation 100% végétale il y a de cela quatre ans maintenant. Cela dit, je dois avouer que ma manière de consommer ne me satisfait pas pleinement. Mes déchets – qu’ils soient ménagers ou alimentaires (bonjour le gaspillage alimentaire qui représente chaque année 79 kg/personne en France), ne font pas de moi un modèle incontesté !

En somme, cette lecture est tombée à pic pour mon envie de « consommer autrement ».

Pérégrinations autour de la conservation des aliments

J’inaugure par ailleurs avec cette ouvrage une nouvelle catégorie « Guide » sur le blog. Même si j’ai choisi d’y classer Notre aventure sans frigo ou presque, son autrice aime à le présenter plutôt comme « une invitation à [la] suivre dans [ses] pérégrinations à travers une palette de Do It Yourself autour de la conservation des aliments, sans technologie ni électricité, et d’astuces faciles à réaliser et qui font la part belle à la récupération et au détournement d’objets. »

notre aventure sans frigo ou presque marie cochard éditions eyrolles photographies olivier cochard

Marie Cochard n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai concernant l’écologie puisqu’elle est journaliste spécialisée en la matière depuis 10 ans. Elle met régulièrement à jour son blog La cabane anti-gaspi où elle partage ses conseils et astuces sur un « mode de vie bio et beau ». Son premier livre intitulé Les épluchures : tout ce que vous pouvez en faire (publié également aux éditions Eyrolles) faisait – comme son nom l’indique – la part belle aux déchets alimentaires et à la manière de les recycler.

Certifié 100% économe en énergie et anti-gaspi

Avec Notre aventure sans frigo ou presque, elle revient sur ses expériences d’entreposage, de repousses, de séchage, d’enfouissement, de fermentation, etc qu’elle a réalisées (sans trucages) avec sa famille. Un ouvrage qu’il fallait penser (et oser !) et qui pourrait en repousser plus d’un. Pourtant, nombreuses sont les raisons qui pourraient nous amener à nous débarrasser de notre bon vieux réfrigérateur : réduire sa facture d’électricité, revenir à des méthodes ancestrales qui ont fait leurs preuves, redécouvrir le bon goût des aliments et par la même occasion profiter de tous leurs nutriments et vitamines

notre aventure sans frigo ou presque marie cochard éditions eyrolles photographies olivier cochard

L’aventure est enrichie de petites astuces quotidiennes, de conseils, de rencontres et de procédés de conservation d’antan. Des portraits de personnalités rencontrées au fil du temps agrémentent les pages et avec eux, une recette. Les plats et aliments ont cette force de nous ramener à des souvenirs d’enfance et/ou à des moments conviviaux passés autour d’une table et ce n’est pas le fromage blanc de Macha, les confiseries au lait de Radhika ou encore le kimchi de Marie-Lee qui nous diront le contraire !

Si les techniques de conservation sont rapidement évoquées, le livre donne beaucoup de pistes pour qui veut aller plus loin. Notre aventure sans frigo ou presque est une très belle introduction et permettra aux curieux ou aux convaincus de se lancer – à son échelle – dans l’expérience ! Pour preuve, j’ai moi-même sauté le pas et me suis lancée dans la réalisation d’un kimchi afin de profiter des nombreuses vertus nutritives qu’il a à offrir… À suivre, donc.

Chronique de Mon ami Dahmer de Derf Backderf

Chronique de Mon ami Dahmer de Derf Backderf

Ma rencontre avec cette BD s’est faite totalement par hasard quand je l’ai piochée à la médiathèque. La couverture m’intriguait et notamment son style graphique dans la pure veine comics. Je n’avais alors aucune idée du sujet et savait seulement qu’il s’agissait d’un coup de cœur des bibliothécaires.

Mon ami Dahmer, jeunesse d’un tueur en série

Ne vous fiez pas au titre de la bande dessinée de Derf Backderf qui évoquerait une belle histoire d’amitié. Si Mon ami Dahmer parle bien des liens qui peuvent se nouer à l’adolescence dans un lycée lambda, son sujet principal est quelque peut différent. Jeff Dahmer, personnage central de l’oeuvre en question deviendra tristement célèbre pour ses futurs meurtres; 17 au total.

Mon ami Dahmer se penche sur l’adolescence du jeune homme et se termine juste avant qu’il ne commette son premier crime. La BD s’attarde sur les causes qui l’ont poussé à devenir ce qu’il est, cherche à comprendre… De fait, elle ne tombe jamais dans la facilité du sensationnalisme et cela est d’autant plus vrai que son auteur a connu Dahmer, a été dans la même classe que lui et on peut alors facilement imaginer les réflexions que cela a entraîné.

Le « cannibale de Milwaukee »

Aujourd’hui, c’est sous ce surnom que nous le connaissons. Dans les années 70, il est un adolescent comme les autres. Effacé, il se fond tout d’abord dans la masse d’un lycée surpeuplé. Il se fera de plus en plus remarquer à travers ses frasques ou dahmerismes (il simule des crises d’épilepsie et singe le discours inarticulé et tics spasmodiques d’une personne atteinte d’infirmité motrice cérébrale) qui lui attireront des « fans ». Il devient une sorte de « héros » qui fait rire son assemblée mais n’a pas pour autant de réel ami. Il reste un enfant « bizarre » et différent des autres qui remarquent son penchant pour l’alcool et sa fascination pour la mort.

mon ami dahmer derf backderf éditions ça et là

Alors, comment a-t-il pu en arriver là ? semble s’interroger Derf Backderf.
Comment un adolescent qui montre des troubles psychologiques évidents n’a-t-il jamais pu avoir accès à de l’aide ? En cela, Mon ami Dahmer soulève des questions pertinentes. Que ce soit à travers son entourage proche (famille, « amis ») ou éloigné (tout le corps enseignant), l’adolescent a toujours été comme transparent.

On ne saura jamais si sa malheureuse notoriété aurait pu être évitée mais ces 200 pages posent la question. Pour Dahmer qui avait déjà de fragiles bases, nous pouvons imaginer que ce sont plusieurs causes qui se sont accumulées jusqu’à le plonger dans l’irrémédiable. Mais alors, combien de jeunes gens sont perdus de la sorte, manquent d’encadrement, de structure familiale ou tout simplement d’une oreille attentive ? S’ils sont une minorité à franchir le pas d’une vie faite de crimes, c’est bien le « système sociétal » qui est mis en cause.

Mon ami Dahmer laisse également transparaître l’effroi d’adolescents qui apprennent à se construire et prennent tout à coup conscience qu’il peut exister des êtres mus par de telles pulsions et parfois même sur les bancs de la même école qu’eux.

Un témoignage de longue haleine

mon ami dahmer derf backderf éditions ça et làAu total, il aura fallu à son auteur 20 ans pour être satisfait de Mon ami Dahmer. Pourquoi tant de temps ? Backderf a dû faire face à ses propres démons et décider de ce qu’il ferait de ses propres souvenirs, de son propre rôle dans cette histoire. Au départ, il s’agissait d’une histoire courte de huit pages qui a ensuite bien évolué. Plusieurs versions ont vu le jour, dont certaines auto éditées et la bande dessinée a tout de suite connu un succès retentissant, allant jusqu’à être nominé pour un Eisner Award.

Il a tout de même repris le tout, a rassemblé ses souvenirs et s’est lancé dans des recherches approfondies. Car Derf Backderf n’a pas fait que retranscrire des souvenirs un peu effacés par le temps mais s’est appuyé sur divers témoignages. Celui du père de Dahmer (dans son livre intitulé A Father’s Story), d’anciens camarades et professeurs, d’entretiens entre Dahmer et des psychologues et enquêteurs ou encore des dossiers du FBI.

En l’état, Backderf est satisfait de ce qu’il a réussi à faire avec Mon ami Dahmer, ouvrage qui lui était nécessaire et cathartique. Une adaptation cinématographique a d’ailleurs été tournée et présentée en sélection officielle du Festival de Deauville qui s’est tenu ce mois-ci.

C’est le grand final d’une vie gâchée et le résultat en est atrocement déprimant… L’histoire d’une vie misérable, pathétique et malsaine, rien de plus.

  • Jeff Dahmer
Butin livresque en brocante de septembre 2017

Butin livresque en brocante de septembre 2017

De retour une nouvelle fois d’une brocante en Seine-et-Marne. Cette fois, la bibliothèque d’un petit village faisait le tri de ses livres en les vendant au profit de la structure. Laissez-moi donc vous présenter le book haul de ces 26 nouvelles acquisitions et leurs couvertures vintage !

Marc Dugain - La Chambre des officiers (éditions Pocket) Marc Dugain – La Chambre des officiers (éditions Pocket)

La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d’hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat. C’est cette guerre-là que je n’ai pas connue.

Dans les premiers jours de 14, Adrien F., lieutenant du génie, est fauché par un éclat d’obus sur les bords de la Meuse. Défiguré, il est transporté au Val-de-Grâce où il séjournera cinq ans dans la chambre des officiers. Au fil des amitiés qui s’y noueront, lui et ses camarades, malgré la privation brutale d’une part de leur identité, révéleront toute leur humanité.

De cette épopée dramatique, émouvante, mais drôle aussi parfois, on retiendra que des blessures naît aussi la grâce.

Marc Dugain, quarante et un ans, retrace avec ce premier roman la destinée particulière de son grand-père.


Milan Kundera - La vie est ailleurs (éditions Gallimard)Milan Kundera – La vie est ailleurs (éditions Gallimard)

L’auteur avait tout d’abord pensé intituler ce roman L’âge lyrique. L’âge lyrique, selon Kundera, c’est la jeunesse, et ce roman est avant tout une épopée de l’adolescence ; épopée ironique qui corrode tendrement les valeurs tabous : l’Enfance, la Maternité, la Révolution et même – la Poésie. En effet, Jaromil est poète. C’est sa mère qui l’a fait poète et qui l’accompagne (immatériellement) jusqu’à ses lits d’amour et (matériellement) jusqu’à son lit de mort. Personnage ridicule et touchant, horrible et d’une innocence totale (« l’innocence avec son sourire sanglant » !), Jaromil est en même temps un vrai poète. Il n’est pas salaud, il est Rimbaud. Rimbaud pris au piège de la révolution communiste, pris au piège d’une farce noire.


marcel pagnol le temps des secrets éditions de falloisMarcel Pagnol – Le temps des secrets (éditions de Fallois)

Les vacances à La Treille se poursuivent. mais ne se ressemblent plus: Lili doit travailler aux champs avec son père, et Marcel rencontre Isabelle, la fille du poète Loïs de Montmajour. Puis ce sera l’arrivée eu classe de sixième et l’entrée en scène de l’inénarrable Lagneau…
Poussé par ses lecteurs, et pour son propre plaisir, Pagnol décide de transformer son diptyque en tétralogie, et ses Souvenirs d’enfance en authentique roman de formation, du côté de Kim ou du Livre de la jungle.

Dans « Le Temps des secrets » (1960), le jeune Marcel trahit – provisoirement – l’amitié de Lili pour l’illusion de l’amour, et Pagnol l’écrivain prouve, lorsqu’il croque le poète alcoolique et sa grotesque épouse, qu’il n’a rien perdu de sa vis comica. Le projet prend de l’ampleur, et le livre se termine sans s’achever, dans l’attente du Temps des amours.  »

La reine, naturellement, c’était elle, et le chevalier, c’était moi. Vous commençâmes par la fabrication de nos costumes, car comme toutes les filles, elle adorait se guignoliser.


George Orwell - La Ferme des animaux (éditions Folio)George Orwell – La Ferme des animaux (éditions Folio)

Un certain 21 juin eut lieu en Angleterre la révolte des animaux. Les cochons dirigent le nouveau régime. Boule de Neige et Napoléon, cochons en chef, affichent un règlement:
“Tout deuxpattes est un ennemi. Tout quatrepattes ou tout volatile, un ami. Nul animal ne portera de vêtements. Nul animal ne dormira dans un lit. Nul animal ne boira d’alcool. Nul animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux.”
Le temps passe. La pluie efface les commandements. L’âne, un cynique, arrive encore à déchiffrer :
“Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres.”


Aldous Huxley – Le Ciel et l’enfer (éditions du Rocher)

Huxley examine au long de ces essais la nature des pratiques spirituelles, explorant les fondements du bien et du mal, les champs du comportement religieux et de l’expérience mystique, en s’appuyant sur les textes majeurs de diverses traditions. Regard sur les contradictions et les enjeux de la quête spirituelle, expériences personnelles qui tendent à cerner les limites du réel, ce livre qui rassemble des textes écrits pour la plupart entre 1940 et 1950 propose les réponses ou les interrogations de l’auteur du Meilleur des mondes face à un univers dont il faut sans cesse repenser le sens, en termes non seulement religieux mais aussi politiques.


Françoise Sagan - Les faux-fuyants (éditions France Loisirs)Françoise Sagan – Les faux-fuyants (éditions France Loisirs)

Ils sont quatre, tardivement lancés sur la route de l’exode en cette mi-juin 40. Quatre fleurons du Tout-Paris occupés à cancaner et à déguster leur foie gras dans une Chenard et Walcker rutilante qui, l’année dernière encore, remportait le Grand Prix de l’Élégance Sportive à Deauville. Quatre? Non, cinq avec le chauffeur. On oublie toujours les domestiques. Mais voilà que celui-ci a l’inconvenance de se faire étourdiment tuer par un Stuka de passage, laissant ses employeurs hébétés devant leur limousine fumante. Le beau paysan qui les ramasse dans sa carriole tirée par deux percherons, pour les ramener dans sa ferme que sa mère régente d’une main de fer, a quelques arrière-pensées dont la nature n’est pas exclusivement salace. Si les appas de Luce chatouillent son regard, il évalue aussi de l’œil les biceps de son amant…Les femmes culbutées dans le foin ou pataugeant dans la gadoue du poulailler ? Les hommes assaillis par le crétin du village ou transpirant aux champs ?….Ce que la grande Françoise Sagan, avec ce regard sarcastique et tendre qu’elle porte depuis Bonjour tristesse sur la nature humaine, tire de cette situation, c’est une vraie comédie, irrésistible de verve brillante et de gaieté. Elle nous fait, dans cette période sombre, le cadeau inespéré d’un roman qui arrachera aux lecteurs les plus déprimés par quelques événements récents des accès de fou rire.


Colette - Claudine en ménage | Claudine s'en va (éditions France Loisirs)

Colette – Claudine s’en va | Claudine en ménage (éditions France Loisirs)

La bizarre comédie que fut le jour de mon mariage ! Trois semaines de fiançailles, la présence fréquente de ce Renaud que j’aime à l’affolement, ses yeux gênants encore, ses lèvres toujours en quête d’un bout de moi me firent pour ce jeudi-là une mine aiguë de chatte brûlante.
Je ne compris rien à sa réserve, à son abstention, dans ce temps-là ! J’aurais été toute à lui, dès qu’il l’eût voulu : il le sentait bien.

 » Annie adore Alain, son mari. Elle est complètement sous sa domination et ne sait qu’obéir.
Mais Alain part en voyage et Annie se retrouve seule, complètement épouvantée, bien décidée à appliquer à la lettre l' » Emploi du temps  » que lui a fait son mari et qui comporte, entre autres :
– Une seule visite à Renaud et Claudine, ménage réellement trop fantaisiste pour une jeune femme dont le mari voyage au loin.
– Voir et sortir souvent avec ma sœur Marthe car sous des dehors un peu libres, elle a un grand bon sens et même du sens pratique.
Avec Marthe, Annie ira dans une station thermale puis au Festival de Bayreuth, rencontrera toutes sortes de gens, apprendra et comprendra bien des choses et reverra souvent Claudine…
Peinture lucide et narquoise du milieu dans lequel vécut longtemps Colette, rempli de personnages très vivants, Claudine s’en va est servi par ce style dru, savoureux, qui est propre au grand écrivain.  »


Pierre Loti - Les trois dames de la Kasbah (éditions Folio)Pierre Loti – Les trois dames de la Kasbah (éditions Folio)

Pierre Loti se rend pour la première fois en Algérie en 1869.Son premier séjour à Alger ne durera qu’une dizaine de jours.Mais Loti y séjournera par quatre fois.
Il y revient pour la seconde fois près de dix ans plus tard au printemps de l’année 1880.La physionomie de la ville a changé,les constructions européennes se sont multiplé et une partie de la basse kasbah a été détruite.Pourtant ce qu’il reste de la cité millénaire se détache toujours en un triangle blanc sur le paysage.
C’est pendant ce séjour que trois femmes musulmanes lui rendent visite sur le bateau.Elles lui inspireront le thème d’une étonnante nouvelle,Les trois dames de la Kasbah.Ce texte paraît en novembre 1882 dans un recueil de nouvelles intitulé Fleurs d’ennui.
Ce court récit qui s’annonce comme un conte oriental avec promesses de dépaysement,de rêve,de sensualité,bifurque soudain,s’amuse à nous perdre et se transforme en conte cruel.
Sans doute Loti vient-il en aide au lecteur,dans le dernier chapitre,en cherchant à le détendre par une pirouette,un clin d’oeil;sans doute veut-il par là le rassurer,lui confirmer qu’il ne s’agissait somme toute, que d’un amusement.
Mais la qualité de la nouvelle tient dans ce mélange de fiction et de réel,de dépaysement et de naturalisme,dans une maîtrise du récit qui rend le propos moins anodin qu’il ne voudrait paraître;laissant percevoir comme une métaphore de l’Histoire en train de s’écrire sur les bords de la Méditerranée.


Jami Attenberg - Mazie, Sainte Patronne des fauchés et des assoiffés (éditions les escales)Jami Attenberg – Mazie, Sainte Patronne des fauchés et des assoiffés (éditions Les Escales)

Personnage haut en couleur, Mazie Phillips tient la billetterie du Venice, cinéma new-yorkais du Bowery, quartier populaire du sud de Manhattan où l’on croise diseuse de bonne aventure, mafieux, ouvriers, etc. Le jazz vit son âge d’or, les idylles et la consommation d’alcool – malgré la Prohibition – vont bon train. Mazie aime la vie, et ne se fait jamais prier pour quitter sa « cage » et faire la fête, notamment avec son amant « le capitaine ».
Avec l’arrivée de la Grande Dépression, les sans-abri affluent dans le quartier et la vie de Mazie bascule. Elle aide sans relâche les plus démunis et décide d’ouvrir les portes du Venice à ceux qui ont tout perdu. Surnommée « la reine du Bowery », elle devient alors une personnalité incontournable de New York.
Dans ce roman polyphonique, Jami Attenberg nous fait découvrir Mazie – dont on entend la gouaille à travers les lignes de son journal intime –, mais aussi Soeur Ti, son unique amie, sa soeur Jeanie, l’agent Mack Walters, porté sur la bibine et qui aime flirter avec elle… Le lecteur découvre, fasciné, une personnalité hors du commun et tout un monde bigarré et terriblement attachant.


Junichirô Tanizaki - La clef | La confession impudique (éditions France Loisirs)Junichirô Tanizaki – La clef | La confession impudique (éditions France Loisirs)

Un respectable professeur d’université, à l’âge du démon de midi, ne parvient plus à satisfaire sa jeune femme dotée d’un tempérament excessif. Après avoir essayé divers excitants, il s’aperçoit que la jalousie est un incomparable stimulant.

Chacun des deux époux tient un journal, sachant très bien que l’autre le lit en cachette…

Un roman audacieux sur un sujet délicat.


Sándor Márai - Un chien de caractère (éditions Albin Michel)Sándor Márai – Un chien de caractère (éditions Albin Michel)

C’est une petite boule de poils qui gambade et aboie. Il n’est pas beau mais semble avoir de l’esprit et bientôt, grâce à ses maîtres, de bonnes manières…Tchoutora est le nom de ce chiot joyeux que Monsieur a décidé d’offrir à Madame en ce Noël 1928 assombri par la crise économique. Bien qu’attendrissant, le quadrupède se montre vite rétif aux règles que dicte la bonne société à un « être inférieur » de son espèce, et bouleverse de sa turbulente présence la vie du couple…

Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois du XXe siècle, analyse les moeurs de la bourgeoisie de son époque avec une ironie réjouissante. Drôle, subtil, élégant et incisif, ce roman aux allures de conte moral révèle une facette méconnue de l’auteur des Braises.


Daniel Pennac - La petite marchande de prose (éditions Folio)Daniel Pennac – La petite marchande de prose (éditions Folio)

« »L’amour, Malaussène, je vous propose l’amour ! » L’amour ? J’ai Julie, j’ai Louna, j’ai Thérèse, j’ai Clara, Verdun, le Petit et Jérémy. J’ai Julius et j’ai Belleville…
« Entendons-nous bien, mon petit, je ne vous propose pas la botte ; c’est l’amour avec un grand A que je vous offre : tout l’amour du monde ! »
Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai accepté. J’ai eu tort.»
Transformé en objet d’adoration universelle par la reine Zabo, éditeur de génie, Benjamin Malaussène va payer au prix fort toutes les passions déchaînées par la parution d’un best-seller dont il est censé être l’auteur.
Vol de manuscrit, vengeance, passion de l’écriture, frénésie des lecteurs, ébullition éditoriale, délires publicitaires, La petite marchande de prose est un feu d’artifice tiré à la gloire du roman. De tous les romans.


SU Tong - À bicyclette (éditions picquier poche)SU Tong – À bicyclette (éditions Picquier)

Ces nouvelles, bizarres et délicates, se situent toutes à la fin de la Révolution culturelle. Elles traduisent le choc entre la vieille Chine des dynasties disparues et le communisme puis l économie actuelle du « tigre ».


Marguerite Duras - L'amant de la Chine du nord (éditions Gallimard) Marguerite Duras – L’amant de la Chine du nord (éditions Gallimard)

 » J’ai appris qu’il était mort depuis des années. C’était en mai 90 (…). Je n’avais jamais pensé à sa mort. On m’a dit aussi qu’il était enterré à Sadec, que la maison bleue était toujours là, habitée par sa famille et des enfants. Qu’il avait été aimé à Sadec pour sa bonté, sa simplicité et qu’aussi il était devenu très religieux à la fin de sa vie. J’ai abandonné le travail que j’étais en train de faire. J’ai écrit l’histoire de l’amant de la Chine du Nord et de l’enfant : elle n’était pas encore là dans L’Amant, le temps manquait autour d’eux. J’ai écrit ce livre dans le bonheur fou de l’écrire. Je suis restée un an dans ce roman, enfermée dans cette année-là de l’amour entre le Chinois et l’enfant. Je ne suis pas allée au-delà du départ du paquebot de ligne, c’est-à-dire le départ de l’enfant.  » M.D


George Sand - La Petite Fadette (éditions Folio classique)George Sand – La Petite Fadette (éditions Folio)

Dans le pays, on l’appelait la petite Fadette, car elle avait la taille d’un farfadet et les pouvoirs d’une fée. Comme sa grand-mère, elle guérissait les hommes et les animaux. Landry, l’un des jumeaux de la ferme voisine, tombe amoureux d’elle. Mais l’amour d’une sorcière est mal vu dans cette famille, et il rend malade de jalousie Sylvinet, l’autre « besson. »
Après La mare au diable, et François le Champi, c’est le troisième roman champêtre de George Sand. Elle y exprime tout ce que la vie lui a appris. L’apparence des êtres ne compte pas, il faut percer l’écorce. La richesse des filles ne fait pas leur bonheur et l’amour est difficile à construire. Son désir inassouvi est là, aussi, d’un amour qui durerait toujours.
La petite Fadette illustre le grand dessein de George Sand : enseigner le respect de Dieu, de la nature, de la sagesse, de l’amour.


L'amour aux temps du choléra Gabriel Garcia Marquez éditions GrassetGabriel Garcia Marquez – L’Amour aux temps du choléra (éditions Grasset)

À la fin du XIXᵉ siècle, dans une petite ville des Caraïbes, un jeune télégraphiste pauvre et une ravissante écolière jurent de se marier et de vivre un amour éternel. Durant trois ans ils vivent l’un pour l’autre, mais Fermina épouse Juvénal Urbino, un brillant médecin.
Alors Florentino, l’amoureux trahi, se mue en séducteur impénitent et s’efforce de se faire un nom et une fortune pour mériter celle qu’il ne cessera d’aimer, en secret, cinquante années durant.
L’auteur de Cent ans de solitude et de Chronique d’une mort annoncée, prix Nobel 1982, donne libre cours à son génie de conteur, à la richesse de son imagination et à l’enchantement baroque de son écriture.


Mathias Enard - Boussole (éditions Babel)Mathias Enard – Boussole (éditions Actes Sud)

La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche – Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran… -, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux.
Ainsi se déploie un monde d’explorateurs des arts et de leur histoire, orientalistes modernes animés d’un désir pur de mélanges et de découvertes que l’actualité contemporaine vient gifler. Et le tragique écho de ce fiévreux élan brisé résonne dans l’âme blessée des personnages comme il traverse le livre.
Roman nocturne, enveloppant et musical, tout en érudition généreuse et humour doux-amer, « Boussole » est un voyage et une déclaration d’admiration, une quête de l’autre en soi et une main tendue – comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent.


Daniel Pennac - Monsieur Malaussène (éditions Gallimard)Daniel Pennac – Monsieur Malaussène (éditions Gallimard)

Et si pour une fois, la tribu Malaussène s’agrandissait par le fils, et non par la mère ? Et si Malaussène, rescapé, recousu, réanimé d’un précédent épisode (La Petite Marchande de prose) décidait de sauter le pas avec sa Julie d’amour, revenue elle aussi d’encore plus loin (La Fée carabine) ? C’est vrai que d’habitude, dans la tribu, on fête une naissance à chaque fois que la mère est amoureuse : elle part vivre son amour loin des yeux mais jamais loin du cœur, et puis elle « réapparaît », enceinte, pour repartir sitôt le petit nouveau bien arrivé. Mais cette fois, elle est revenue toute seule, désemparée et muette. Alors, c’est au tour de Ben de prendre la relève. Sauf qu’évidemment, à Belleville, ça ne peut pas se passer aussi simplement : sinon on ne serait pas chez les Malaussène… Pour la quatrième fois, Pennac nous fait la grâce de redonner vie à son héros, et comme les enfants quand Ben leur raconte des histoires, on se surprend presque à crier « la suite, la suite !  » –Karla Manuele


Annie Ernaux - Les armoires vides (éditions Folio)Annie Ernaux – Les armoires vides (éditions Folio)

« Ça suffit d’être une vicieuse, une cachottière, une fille poisseuse et lourde vis-à-vis des copines de classe, légères, libres, pures de leur existence… Fallait encore que je me mette à mépriser mes parents. Tous les péchés, tous les vices. Personne ne pense mal de son père ou de sa mère. Il n’y a que moi. »
Un roman âpre, pulpeux, celui d’une déchirure sociale, par l’auteur de La place.


J.D. Salinger - Nouvelles (éditions Pocket)J.D. Salinger – Nouvelles (éditions Pocket)

 » Il y avait à l’hôtel quatre-vingt-dix-sept publicistes de New York. Comme ils monopolisaient les lignes interurbaines, la jeune femme du 507 dut patienter de midi à deux heures et demie pour avoir sa communication. Elle ne resta pas pour autant à ne rien faire. Elle lut un article d’une revue féminine de poche intitulée « Le sexe, c’est le paradis ou l’enfer ». Elle lava son peigne et sa brosse. Elle enleva une tache sur la jupe de son tailleur beige. Elle déplaça le bouton de sa blouse de chez Saks. Elle fit disparaître deux poils qui venaient de repousser sur son grain de beauté. Lorsque enfin le standard l’appela, elle était assise sur le rebord de la fenêtre et finissait de vernir les ongles de sa main gauche. »


Vercors - Le silence de la mer (éditions Livre de poche)Vercors – Le silence de la mer (éditions Livre de poche)

Sous l’Occupation, une famille française est contrainte de loger Werner von Ebrennac, un officier allemand : c’est un homme de grande culture, souriant, sensible et droit.

Pourtant, soir après soir, le nouveau maître du pays ne trouvera que le silence obstiné de ses hôtes, un silence au creux duquel apparaît toute « la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui luttent ».

Le Silence de la mer, devenu un classique traduit dans le monde entier, loué, étudié, adapté au cinéma, est le premier grand livre de la Résistance où Jean Bruller, alias Vercors, a su dépeindre l’amertume et le désespoir de ces années de « catacombes », tout en catalysant avec force les vertus d’un humanisme conscient de ses devoirs.


Laurent Gaudé - Cri (éditions Babel)Laurent Gaudé – Cri (éditions Actes Sud)

Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914.
Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore, retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front,  » l’homme-cochon « .

A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix de ses compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement.

Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité. Dans ce texte incantatoire, l’auteur de La Mort du roi Tsongor (prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003) et du Soleil des Scorta (prix Goncourt 2004) nous plonge dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.


Marguerite Duras - Un barrage contre le Pacifique (éditions Folio)Marguerite Duras – Un barrage contre le Pacifique (éditions Folio)

D’une facture romanesque relativement classique, l’ancrage des personnages de ce roman dans le réel préfigure cependant cette « écriture de l’indicible » qui marquera plus tard la singularité de l’écrivain.
« Un barrage contre le Pacifique » inaugure une série de romans d’inspiration autobiographique ayant pour cadre le Vietnam. Le récit s’articule autour du personnage de la mère, une femme qui, dans sa lutte contre la misère, brave à s’en rendre folle les obstacles infranchissables qui se présentent à elle.
À l’image du titre, les ambitions, aussi nobles soient-elles, ne peuvent être que démesurées et toute tentative s’avère inéluctablement vouée à l’échec. Lorsque tout finit par être rongé, sali, violé, c’est aller au-delà de la souffrance, au-delà du pathétique. Car la douleur est sans fond, la perte est définitive, aucune trace de compassion dans ce roman de l’irrémédiable.
Une œuvre qui n’émeut pas mais qui bouleverse, parce qu’elle exprime le réel à l’état brut dans la trivialité de la concupiscence, dans la perte de toute émotion, dans l’acharnement à vouloir survivre malgré les autres. – Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot


Nina Bouraoui - L'âge blessé (éditions Livre de poche)Nina Bouraoui – L’âge blessé (éditions Livre de poche)

Deux voix se répondent.
Une femme et un enfant. Deux voix vont de la terre vers le ciel, de la peur vers la douceur, d’une forêt dense et serrée vers une nature immense et généreuse. L’Age blessé réunit le début et la fin de la vie. C’est un chant qui rapporte le merveilleux de l’enfance. C’est un conte mystérieux. C’est une quête de Dieu. A travers ces deux personnages, projections de la mémoire et de l’affectivité, Nina Bouraoui poursuit et serre au plus près l’ambition qui donnait déjà sa force au Bal des murènes : donner corps, à travers les mots, par le charme d’une écriture tendue, exigeante, proche du poème, aux palpitations les plus élémentaires – désir, peur, répulsion – de l’être cloîtré en lui-même, entre la souffrance primordiale et la recherche de la grâce.


Tracy Chevalier - La Dame à la Licorne (éditions La Table Ronde)Tracy Chevalier – La Dame à la Licorne (éditions La Table Ronde)

Désireux d’orner les murs de sa nouvelle demeure parisienne, le noble Jean Le Viste commande une série de six tapisseries à Nicolas des Innocents, miniaturiste renommé à la cour du roi de France, Charles VIII. Le commanditaire est riche, il rêve de grandes scènes de chasse et de batailles. Surpris d’avoir été choisi pour un travail si éloigné de sa spécialité, l’artiste accepte après avoir entrevu la fille de Jean Le Noble dont il s’éprend. Elle deviendra l’inspiratrice et le modèle des tapisseries.
Cette passion entraînera Nicolas dans le labyrinthe de relations délicates entre maris et femmes, parents et enfants, amants et servantes.
A Bruxelles, le lissier Georges de La Chapelle est confronté au plus grand défi de sa carrière. Jamais il n’a accepté un travail aussi ambitieux dans des délais aussi brefs. Mais les commandes sont rares et le marchand est puissant. Toute la vie de son atelier et de sa famille en sera bouleversée.
En élucidant le mystère d’un chef-d’oeuvre magique, Tracy Chevalier ressuscite un univers de passion et de désirs dans une France où le Moyen Age s’apprête à épouser la Renaissance.


Marguerite Yourcenar – L’Œuvre au Noir (éditions Folio)

En créant le personnage de Zénon, alchimiste et médecin du XVIe siècle, Marguerite Yourcenar, l’auteur des Mémoires d’Hadrien, ne raconte pas seulement le destin tragique d’un homme extraordinaire. C’est toute une époque qui revit dans son infinie richesse, comme aussi dans son âcre et brutale réalité ; un monde contraste où s’affrontent le Moyen Age et la Renaissance, et où pointent déjà les temps modernes, monde dont Zénon est issu, mais dont peu à peu cet homme libre se dégage, et qui pour cette raison finira par le broyer.

 

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Magda Szabó (1917-2007) est une des autrices hongroises les plus traduites dans le monde. Ses premiers textes paraissent au lendemain de la seconde guerre mondiale. Après ce conflit puis la montée en puissance des communistes, elle se fera plus discrète et n’écrira pas pendant plusieurs années. Touche-à-tout, elle publie au cours de sa vie des pièces de théâtre, des poèmes et romans pour lesquels elle a d’ailleurs remporté plusieurs prix littéraires.

Abigaël

Publié en 1970 en Hongrie, Abigaël est traduit et publié par les éditions Viviane Hamy à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Magda Szabó.

Gina, 14 ans a tout pour être heureuse. Elle vit à Budapest auprès de ceux qu’elle aime : son père avec qui elle est très proche, sa nourrice française qui l’élève depuis sa naissance, sa tante extravagante mais néanmoins attachante. Elle a même un prétendant plus âgé qu’elle, avec qui elle danse aux bals organisés par sa tante. Alors qu’elle s’apprête à faire sa rentrée scolaire et ainsi retrouver ses deux meilleures amies, son monde s’écroule.

La Seconde Guerre Mondiale fait de plus en plus rage et Gina commence à en subir les conséquences.  En effet, sa nourrice est obligée de rejoindre la France mais lui promet de revenir une fois le conflit terminé. Cette séparation est douloureuse, d’autant plus qu’elle était pour Gina comme une mère de substitution… Un malheur n’arrivant jamais seul son père – d’habitude si expansif – lui annonce sans autre forme de procès qu’elle doit partir le lendemain en pension.

N’ayant même pas pu faire ses adieux ni à son prétendant, ni à sa tante et encore moins à ses amies, Gina quitte son foyer sans réponses à ses questions.  « Ne dis au revoir à personne, amie ou connaissance. Tu ne dois pas dire que tu quittes Budapest. Promets-le-moi ! » lui demande son père. La route est longue et elle réalise bien vite que ce dernier l’emmène le plus loin possible de Budapest, à Árkod, près de la frontière. Totalement désemparée et meurtrie elle n’a d’autre choix que d’accepter son sort lorsque son père la laisse dans cette grande bâtisse aux airs de prison qu’est Matula. L’institution calviniste est très stricte et reconnue pour la qualité de son enseignement, Gina devra y passer la fin de sa scolarité. Elle n’a même pas le temps de jeter un dernier regard à son père que déjà, Zsuzsanna la préfète la pousse vers ses quartiers.

Elle doit alors oublier son ancienne vie et jusqu’à sa personnalité en se séparant de ses effets personnels et en revêtant l’uniforme terne de l’institution. Habituée à être choyée et à faire uniquement ce qu’il lui plaît, Gina a bien du mal à se plier aux exigences du pensionnat. De même, elle se brouille instantanément avec ses camarades de classe et s’apprête à vivre une scolarité faite de brimades et solitudes. Mais de nombreux événements vont venir rythmer ses jours dont l’énigmatique Abigaël. Antique tradition matulienne, il s’agit d’une statue qui aurait le pouvoir de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin…


Un roman jeunesse initiatique qui aborde la Seconde Guerre Mondiale du point de vue de son héroïne Gina qui se montre tantôt égoïste tantôt généreuse, puérile puis étonnamment mature. Magda Szabó nous plonge dans une ambiance si spéciale où le quotidien aseptisé et rude de Matula se confronte aux personnalités et frasques joyeuses de ses jeunes résidentes. Bien que sévère, nous avons nous aussi envie de faire partie de cette institution, d’en arpenter les couloirs, de suivre les cours de ses professeurs, d’assister aux cérémonies religieuses. La fin un peu trop abrupte peut laisser un sentiment de frustration lié au fait que Gina et son entourage nous sont devenus si sympathiques et attachants. Abigaël est prenant de bout en bout, ses mystères et leurs résolutions sont bien amenés et il est quasiment impossible de le lâcher jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur qui donne envie de découvrir l’intégralité des œuvres de son autrice !


Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Anne-Marie Gaignard n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne les ouvrages qui traitent de grammaire et d’orthographe. Célèbre pour sa série de manuels et de cahiers d’exercices Hugo, elle est également l’autrice de La Revanche des nuls en orthographe. Rien n’est foutu est paru le 31 août dernier (éditions Le Robert) et est un recueil de témoignages de ceux qu’elle appelle « les cabossés du français ».

Rien n’est foutu

Des cabossés du français, on en trouve de tous âges et de tous milieux, avec des histoires singulières qui charrient les mêmes poids. J’ai souhaité réunir leurs témoignages dans ce livre pour dédramatiser leurs souffrances, leur dire qu’ils ne sont pas seuls, que comme eux, des milliers d’autres ont connu le mépris, les ambitions giflées, les rêves de devenir astronaute, journaliste ou vétérinaire, anéantis, parce qu’il fallait savoir rédiger correctement pour y parvenir.

Écrit Anne-Marie Gaignard au début de Rien n’est foutu. Et si le sujet lui tient tant à cœur, c’est qu’elle se décrit elle-même comme une « ancienne cancre ». À travers son recueil de témoignages, elle fait d’ailleurs la différence entre eux (ceux pour qui l’orthographe est facile) et nous (ceux pour qui il est un parcours du combattant).

L’ère de l’instantané, de l’électronique dans laquelle nous vivons a changé notre rapport à l’écriture. Aujourd’hui, n’importe qui peut écrire n’importe où sur la toile et rendre cette publication visible par tous. Cela ne nécessite pas de compétences spéciales si ce n’est une connexion internet et un clavier… Et si nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis de l’orthographe les internautes eux, ne laisseront rien passer. Nous avons tous été témoins et parfois même instigateurs de la correction plus ou moins virulente d’une faute laissée par un usager du web… Pourtant, les lacunes orthographiques ne sont pas à relier à l’intellect et sont pour certain·e·s une réelle souffrance…

La fameuse supériorité des « sachants », qui pensent avoir droit de vie et de mort sur l’expression des autres, encore plus sur ces autoroutes anonymes de l’Internet. Caché derrière un écran et un pseudonyme, toutes les barrières à l’indélicatesse sont levées.

Rien n’est foutu évoque le parcours d’hommes, de femmes, d’enfants et d’adolescents, âgés de 7 à 55 ans et issus de tous les milieux qui ont un jour capitulé face à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Sur les bancs de l’école…

Ce recueil soulève au fil de ses pages un sujet important : la scolarité. Époque charnière, elle a le pouvoir d’élever un individu mais aussi parfois de le mettre de côté ou pire, l’humilier, le dégoûter des études. Cette exclusion, ils l’ont tous – ou presque – vécue dans Rien n’est foutu. Que ce soit vis-à-vis des parents qui se sentent impuissants, des camarades pas toujours tendres ou des professeurs dépassés.

Chaque enfant est pourtant différent, n’a pas le même rythme, la même manière d’apprendre, comprendre, visualiser… Ni les mêmes inclinations, attentes, envies. Ces élèves « hors-norme » sont alors bien souvent mis de côté, dirigés vers des classes spécialisées qui ne leur conviennent pas, redoublent. Ils sont aussi presque toujours diagnostiqués dys… (dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie) à tort.

Un système éducatif non adapté, un mauvais accompagnement du corps enseignant et des parents peut avoir des conséquences graves sur ces enfants… mais pas irréversibles. C’est ce que nous prouve ici Anne-Marie Gaignard grâce notamment à la méthode qu’elle a mise au point pour réconcilier ces anciens bonnets d’âne avec l’écriture.

À travers des portraits poignants, bouleversants mais surtout pleins d’espoir, nous imaginons à peine ce qu’a pu être la vie des ces personnes avant la fameuse formation de l’autrice. Alors qu’ils supportaient une estime de soi proche de zéro et cela parfois depuis de nombreuses années, ils en sont ressorti grandis. Pardon alors à ceux que j’ai repris, corrigé voire méprisé par le passé…

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom est un roman d’époque abolitionniste publié en 1852. À la fois réquisitoire contre l’esclavage et récit de fiction, il s’écoule dans l’année suivant sa parution à plus de 300 000 exemplaires et est le roman le plus vendu au 19ème siècle. La genèse de ce roman repose sur plusieurs points : historiques, politiques et religieux mais également sur les inclinations de son autrice Harriet Beecher-Stowe.

L’esclavage aux États-Unis

L’esclavage commence peu après l’installation des premiers colons britanniques en Virginie (1619) et se termine avec l’adoption du 13ème amendement de la Constitution américaine (1865). Les esclaves étaient utilisés comme domestiques et dans le secteur agricole, en particulier dans les plantations de tabac puis de coton, principale culture d’exportation du pays. Avant la guerre de Sécession, le recensement américain de 1860 dénombre quatre millions d’esclaves (Source : Wikipédia).

plantation coton sud esclaves africains états unis la case de l'oncle tom
Esclaves dans une plantation de coton

La Case de l’oncle Tom

Dans une plantation du Kentucky au 19ème siècle, nous découvrons les Shelby, un couple endetté. Pour racheter ses dettes, l’homme se voit obligé de vendre deux de ses esclaves : Tom qui est là depuis son enfance et le fils d’Élisa, la servante de sa femme. Alors que Mr Shelby annonce à cette dernière le marché qu’il a conclu, Élisa qui a pressenti un danger et écouté aux portes prend la fuite avec son enfant. Tom qui est quant à lui très croyant, décide d’accepter son sort et de s’en remettre à Dieu. Le fils de la famille George Shelby apprend la nouvelle et entre dans une colère noire. Profondément attaché à Tom, il lui promet qu’il le rachètera par tous les moyens.

La vie passe jour après jour ; ainsi s’écoulèrent deux années de l’existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur aimait ; il soupirait après tout ce qu’il avait laissé derrière lui, et cependant nous ne pouvons pas dire qu’il fût malheureux… La harpe des sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n’en brise pas à la fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses douceurs et ses allègements, et que, si nous n’avons pas été complètement heureux, nous n’avons pas été non plus complètement malheureux…

D’un chapitre à l’autre, nous allons suivre le parcours des différents personnages. La romancière mêle plusieurs intrigues et avec elles plusieurs lieux tels que La Nouvelle-Orléans, l’Ohio ou encore la Louisiane. Il est également à noter que La Case de l’oncle Tom était un feuilleton publié dans un journal et que ce genre nécessite de tenir en haleine son lectorat, prouesse que semble maîtriser Harriet Beecher-Stowe tant le besoin de connaître la suite des événements devient pressant.

Harriet Beecher-Stowe

Harriet Beecher-Stowe la case de l'oncle tomLa Case de l’oncle Tom n’aurait pu voir le jour sans les inclinations de son autrice. En effet, il s’agit d’un thème qui lui tient à cœur et sur lequel elle n’a eu de cesse de se renseigner. En 1833, elle visite une plantation du Kentucky – qui deviendra le berceau de notre histoire – parle avec son frère de ce à quoi il a assisté en ayant vécu à La Nouvelle-Orléans et a lu bon nombre de mémoires et récits d’esclaves.

Fille d’un pasteur calviniste (doctrine théologique protestante et une approche de la vie chrétienne qui reposent sur le principe de la souveraineté de Dieu en toutes choses), l’influence du puritanisme sera constante dans la vie et l’œuvre d’Harriet Beecher-Stowe. Elle écrira dans la préface de l’édition européenne de La Case de l’oncle Tom : « Le grand mystère qui partagent toutes les nations chrétiennes, l’union de Dieu avec l’homme par l’entremise de Jésus-Christ, donne à l’existence humaine sa terrible sainteté et, aux yeux de qui croit vraiment en Jésus, celui qui foule aux pieds les droits de ses frère est non seulement inhumain mais sacrilège… et la pire forme de ce sacrilège est l’institution de l’esclavage« .

Pour toutes ces raisons, la romancière laisse une grande place à la religion et à la perspective morale dans ce récit. De ce fait, elle s’adresse souvent à son lecteur, l’interpelle et lui demande directement de prendre parti à son histoire. La religion et plus précisément l’hypocrisie de certains croyants y est largement dénoncée. Elle remet en cause les pratiques de son pays qu’elles soient politiques, morales ou religieuses. Et quoi de mieux pour cela que de faire de son personnage principal un messie noir, martyre tendant l’autre joue et rachetant nos péchés. La méthode n’est pas des plus subtiles certes mais la symbolique est forte. La Case de l’oncle Tom est un classique à lire tant pour sa construction, son écriture que pour ses thèmes. Il pose d’ailleurs la question de l’après abolition : même si l’esclavage avait lieu dans les États du Sud, il engage la responsabilité de tous les américains dans l’organisation sociale et économique d’une « réinsertion » pour tous les esclaves libres.

Chronique de Patience de Daniel Clowes

Chronique de Patience de Daniel Clowes

Il aura fallu attendre cinq années pour enfin mettre la main sur le dernier roman graphique de Daniel Clowes. Puisque la patience paie toujours, voici… Patience, le nouveau chef d’oeuvre de l’auteur américain, véritable touche à tout qui voit d’ailleurs en ce moment l’adaptation de sa BD Wilson portée sur grand écran.

Ce n’est plus un secret, Daniel Clowes est l’un de mes auteurs préférés en ce qui concerne les comics. Je vous parlais d’ailleurs déjà ici de Ghost World et du Rayon de la mort. Le pavé de près de 180 planches colorisées qu’est Patience rejoint – en toute objectivité, donc – en bonne place les étagères de ma bédéthèque. Je tiens aussi à saluer le travail exemplaire des Éditions Cornélius sur ses parutions (j’attends avec impatience la réédition d’Eightball !).

Faille spatio-temporelle

Patience est dense, très dense. Et pour cause ! Nous voyageons à travers plusieurs époques, faisant des allers-retours entre 1985, 2006, 2012 et 2029.

En 2012, Jack Barlow retrouve Patience, sa petite amie gisant sur le sol de leur appartement. Hanté par ce meurtre jamais élucidé, Jack vit avec ses remords et sa culpabilité… Jusqu’au jour où il entend parler d’une machine à remonter le temps qui aurait été construite. Sa morne vie laisse place à une envie de justice, de vengeance. Mais changer le cours des choses n’est pas aisé et il faut prendre garde à l’effet papillon

patience daniel clowes éditions cornélius

Comme d’habitude chez Clowes, nous faisons la connaissance de personnages en marge de la société, des losers plutôt banals. Et Jack ne fait pas exception, il est loin d’être le héros fantasmé des récits de science-fiction et d’amour. Car oui, Patience est avant tout une véritable histoire d’amour. Mais cette fois encore, son auteur nous évite les clichés et nous emmène là où on ne s’y attend pas.

Jack n’est pas vraiment un héros donc, et il n’est d’ailleurs pas toujours montré de manière sympathique… Et pourtant, plus les pages se tournent et plus l’empathie est réelle. Nous avons envie qu’il sauve l’amour de sa vie, qu’il trouve enfin la paix. D’autant plus que le couple reste ce qui se fait de mieux en terme d’humanité dans Patience !

La mise en scène quant à elle est totalement maîtrisée : le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer. D’une part parce que nous voyageons sans cesse dans l’espace-temps, qu’il nous faut rattraper les instants que nous avons ratés, reconstruire l’histoire, se mettre sans cesse au parfum, d’autre part parce que Clowes mêle différents points de vue à son histoire. C’est ainsi que nous nous plaçons à un moment donné du côté de la fameuse Patience. Une BD ambitieuse pour une lecture totalement prenante ! Si Patience est un peu différente du travail que nous a offert Daniel Clowes jusque là, elle peut peut-être augurer un tournant dans la carrière de l’auteur.

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango débute comme bien des histoires avant elle, celle de la traversée d’immigrants partis s’installer sur le nouveau continent. Tous ont un désir en tête : prendre un nouveau départ, souhaiter de meilleures conditions de vie en Amérique du sud. En Argentine il y a du travail pour tous à ce que l’on dit et des fortunes à se faire.

Notre héroïne Leda s’est fiancée très jeune avec son cousin. Une promesse faite à l’abri des regards, protégée par les branches tombantes d’un arbre. Ce n’était alors qu’un serment d’enfants qui ne se connaissent pas vraiment ni l’un ni l’autre, ni eux-même. C’est elle qui est sur le bateau en ce moment, avec pour seul bagage, le violon familial que lui a laissé son père.

Les Dieux du tango est le récit d’un exode, d’une urgence de vivre et à travers ses pages nous découvrons toute une galerie de personnages. C’est un melting pot de personnalités que l’on va accompagner pour certains l’espace d’un instant seulement et pour d’autres jusqu’au bout de notre histoire. Nous découvrons alors leur passé, leurs espoirs et leurs peurs.

Le docteur n’entendrait pas les cimetières cachés dans son cœur. Il ne verrait pas, en examinant ses dents, les mots jamais prononcés qui hantaient sa bouche. Combien de secrets entraient clandestinement, ce jour-là, dans le Nouveau Monde ?

A peine a-t-elle le pied posé sur cette nouvelle terre d’accueil que Leda apprend qu’elle est veuve. Son cousin est décédé dans des circonstances d’ordre politique. Totalement vulnérable, l’ami de son cousin la prend sous son aile et l’emmène dans le conventillo – logement de fortune où se rassemblent les immigrés – où il vit.

conventillos buenos aires argentine
Leur nom signifie « petit couvent », ils sont formés d’une cour entourée de chambre rappelant les cellules des nonnes. Ils furent un des berceaux de la création du Tango.

S’ensuit alors la découverte de Buenos Aires, ville de tous les péchés, inhospitalière pour une femme seule. L’autrice décrit avec précision les odeurs, les bruits, les couleurs. Et puis, la musique ! Le tango, sa sensualité… En empathie totale avec Leda, tous nos sens sont en éveil et nous découvrons en même temps qu’elle un lieu aussi bien dangereux que synonyme de liberté. C’est de cette liberté que va s’emparer Leda.

Alors que tout s’écroule, que son mari est mort et qu’elle est loin de tout ce qui faisait son foyer, elle décide de tourner la situation à son avantage et de ne pas s’apitoyer. N’est-ce pas là l’opportunité de se découvrir toute entière ? D’apprendre à appréhender ses désirs, à connaître sa vraie nature, à réaliser ses rêves ?


Les Dieux du tango nous met sans cesse en déroute, c’est l’inattendu à chaque page puis, on se laisse finalement guider. Du déracinement à l’éclosion, il est un fabuleux roman sur l’acceptation de soi. Il perd malheureusement en puissance dans sa deuxième partie qui se perd à décrire les errements sensuels de son héroïne au détriment du reste…

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate paraît pour la première fois en 1985 et se vend à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Banni dans certains lycées, il est – au même titre que le 1984 d’Orwell – devenu un classique de la littérature anglophone. Son autrice est Canadienne où elle a enseigné la littérature et sort en 1969, son premier roman intitulé La Femme comestible. Elle y aborde ce qui sera ses thèmes de prédilection : l’aliénation de la femme et la société de surconsommation. Elle est désormais l’autrice d’une quarantaine de livres dont certains primés.

Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

J’ai découvert La Servante écarlate avec la série diffusée sur OCS puis avec le roman d’Atwood. Normalement, je préfère toujours lire l’oeuvre originale avant de voir son adaptation mais je dois avouer que c’est la seule fois où cela ne m’a pas dérangée. Après avoir regardé plus de la moitié de la saison en quelques heures, je suis totalement prise par l’intrigue et passe ma nuit à en faire des cauchemars !
Dès lors, je n’ai plus qu’une idée en tête : me procurer le livre aussi vite que possible.

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Elisabeth Moss, « Defred » dans la série The Handmaid’s Tale

Dans La Servante écarlate nous suivons June, renommée Defred. Ici, même le prénom désigne les femmes fertiles comme étant la possession d’hommes hauts placés. Le récit est assez court et Defred en est la narratrice. Elle nous y relate son quotidien partagé entre cérémonies, sorties pour aller faire les courses alimentaires et nombreux temps morts. C’est durant ces derniers qu’elle se livre, s’oublie dans ses pensées. Elles peuvent parfois sembler décousues comme si Defred cherchait à prendre de la distance vis-à-vis des événements.
La plupart du temps, elle pense à sa famille… Séparée de force de son mari, on lui a également enlevé sa fille. C’est pour eux qu’elle tient, qu’elle se bat et reste en vie. Elle veut les retrouver coûte que coûte.

Dystopie féministe ?

Rappelons-le, une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Bien souvent, elle est la critique d’une système politique ou idéologique.

La servante écarlate décrit les évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement celui de leur corps et de leurs fonctions reproductrices.

la servante écarlate the handmaid's tale illustration par Anna Elena BalbussoCela en fait-il pour autant une dystopie féministe ? L’autrice s’explique à ce sujet : « Dans une dystopie pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. […] Mais Gilead est une dictature […] construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes. »

Ce qui fait la force du roman est la règle que s’est imposée son autrice Margaret Atwood : « Je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété… La Servante écarlate est un condensé des pires aptitudes humaines… La véracité de ces traits d’Histoire rend l’oeuvre encore plus glaçante, crédible et nous pousse à nous demander « Combien de temps nous reste-t-il avant que cela n’arrive ? »

La servante écarlate – Margaret Atwood (Pavillons Poche, Robert Laffont)