Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Anne-Marie Gaignard n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne les ouvrages qui traitent de grammaire et d’orthographe. Célèbre pour sa série de manuels et de cahiers d’exercices Hugo, elle est également l’autrice de La Revanche des nuls en orthographe. Rien n’est foutu est paru le 31 août dernier (éditions Le Robert) et est un recueil de témoignages de ceux qu’elle appelle « les cabossés du français ».

Rien n’est foutu

Des cabossés du français, on en trouve de tous âges et de tous milieux, avec des histoires singulières qui charrient les mêmes poids. J’ai souhaité réunir leurs témoignages dans ce livre pour dédramatiser leurs souffrances, leur dire qu’ils ne sont pas seuls, que comme eux, des milliers d’autres ont connu le mépris, les ambitions giflées, les rêves de devenir astronaute, journaliste ou vétérinaire, anéantis, parce qu’il fallait savoir rédiger correctement pour y parvenir.

Écrit Anne-Marie Gaignard au début de Rien n’est foutu. Et si le sujet lui tient tant à cœur, c’est qu’elle se décrit elle-même comme une « ancienne cancre ». À travers son recueil de témoignages, elle fait d’ailleurs la différence entre eux (ceux pour qui l’orthographe est facile) et nous (ceux pour qui il est un parcours du combattant).

L’ère de l’instantané, de l’électronique dans laquelle nous vivons a changé notre rapport à l’écriture. Aujourd’hui, n’importe qui peut écrire n’importe où sur la toile et rendre cette publication visible par tous. Cela ne nécessite pas de compétences spéciales si ce n’est une connexion internet et un clavier… Et si nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis de l’orthographe les internautes eux, ne laisseront rien passer. Nous avons tous été témoins et parfois même instigateurs de la correction plus ou moins virulente d’une faute laissée par un usager du web… Pourtant, les lacunes orthographiques ne sont pas à relier à l’intellect et sont pour certain·e·s une réelle souffrance…

La fameuse supériorité des « sachants », qui pensent avoir droit de vie et de mort sur l’expression des autres, encore plus sur ces autoroutes anonymes de l’Internet. Caché derrière un écran et un pseudonyme, toutes les barrières à l’indélicatesse sont levées.

Rien n’est foutu évoque le parcours d’hommes, de femmes, d’enfants et d’adolescents, âgés de 7 à 55 ans et issus de tous les milieux qui ont un jour capitulé face à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Sur les bancs de l’école…

Ce recueil soulève au fil de ses pages un sujet important : la scolarité. Époque charnière, elle a le pouvoir d’élever un individu mais aussi parfois de le mettre de côté ou pire, l’humilier, le dégoûter des études. Cette exclusion, ils l’ont tous – ou presque – vécue dans Rien n’est foutu. Que ce soit vis-à-vis des parents qui se sentent impuissants, des camarades pas toujours tendres ou des professeurs dépassés.

Chaque enfant est pourtant différent, n’a pas le même rythme, la même manière d’apprendre, comprendre, visualiser… Ni les mêmes inclinations, attentes, envies. Ces élèves « hors-norme » sont alors bien souvent mis de côté, dirigés vers des classes spécialisées qui ne leur conviennent pas, redoublent. Ils sont aussi presque toujours diagnostiqués dys… (dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie) à tort.

Un système éducatif non adapté, un mauvais accompagnement du corps enseignant et des parents peut avoir des conséquences graves sur ces enfants… mais pas irréversibles. C’est ce que nous prouve ici Anne-Marie Gaignard grâce notamment à la méthode qu’elle a mise au point pour réconcilier ces anciens bonnets d’âne avec l’écriture.

À travers des portraits poignants, bouleversants mais surtout pleins d’espoir, nous imaginons à peine ce qu’a pu être la vie des ces personnes avant la fameuse formation de l’autrice. Alors qu’ils supportaient une estime de soi proche de zéro et cela parfois depuis de nombreuses années, ils en sont ressorti grandis. Pardon alors à ceux que j’ai repris, corrigé voire méprisé par le passé…

Steak machine de Geoffrey Le Guilcher

Steak machine de Geoffrey Le Guilcher

Vous n’êtes pas sans l’ignorer, je suis assez amatrice de ce genre de lectures. Végane depuis quelques années, je me passionne pour tout ce qui a trait à la cause animale. Loin de « prêcher une convaincue », j’essaie de me renseigner et de lire au maximum sur ce sujet.
Steak Machine (publié aux Editions Goutte d’Or) m’a été prêté par une amie et porte sur les travailleurs d’un abattoir de Bretagne. Une enquête fondée davantage sur l’aspect social qu’animal donc, que notre consommation carnée engendre.

Comme beaucoup d’entre nous, Geoffrey Le Guilcher a été élevé autour de repas omnivores. Alors, quand il reçoit un matin un texto de son éditrice lui demandant s’il serait capable de se faire embaucher dans un abattoir, les premiers doutes s’installent…

Le « paradoxe de la viande » ou la dissonance cognitive

La dissonance cognitive est l’incompatibilité engendrée par deux croyances opposées. D’un côté « j’aime la viande » mais de l’autre « je ne veux pas faire souffrir un animal ». La réaction de l’auteur dès la première page en est alors le parfait exemple :

Je suis un « viandard ». Je vis près du métro La Chapelle, à Paris, où l’indien, le grec (en réalité turc), le japonais (en réalité chinois), le marocain et l’italien (en réalité français) devancent mes attentes de carnivore. Pourquoi irais-je tout gâcher en allant enquêter dans une boucherie géante ?

Et cela, les entreprises du secteur agroalimentaire spécialisées dans l’abattage des animaux et la transformation des viandes l’ont bien compris. Pour continuer à vendre, il faut matraquer l’audience à grand renfort de publicités montrant des animaux heureux. Cacher la vérité, par tous les moyens.

Lors de son infiltration de plus d’un mois au cœur de l’abattoir, Geoffrey Le Guilcher en sera témoin plusieurs fois. Au niveau de la tuerie (l’endroit où les bêtes sont étourdies et que leurs gorges sont tranchées) un mur a été érigé. La raison ? Empêcher les visiteurs de voler des images avec leurs téléphones. Images qui pourraient leur porter préjudice, l’abattage ne se faisant pas toujours dans les règles.

Depuis les vidéos tournées clandestinement dans les abattoirs français et rendues publiques par l’association L214, un vent de panique souffle dans les abattoirs et il est encore plus difficile d’y avoir accès. Armé d’une nouvelle apparence, d’une fausse identité et d’un CV imaginaire, notre journaliste – coaché par l’un des fondateurs de L214 (persona non grata dont la photo est placardée dans tous les abattoirs) – arrivera cependant à y être embauché.

Travail à la chaîne pour les « damnés de la viande »

C’est ainsi que notre journaliste les appelle. Car Steak Machine leur est dédié, à ces travailleurs cachés des abattoirs. Victimes au même titre que les animaux, ils sont nombreux à vouloir y être embauchés au péril de leur santé. Et cela peut se comprendre : places disponibles, salaires acceptables, nombreux avantages… Les abattoirs ont d’ailleurs toujours accueilli les vagues d’immigration qui ont touché la France au fil des années.

Steak Machine offre une réflexion sur un système et ses limites. Une enquête qui fait froid dans le dos et met en perspective nos habitudes de consommation sans mettre tout à fait de côté ces personnes qui, grâce à cela, réussissent à vivre et faire vivre leurs proches. C’est d’ailleurs la pierre angulaire de ce livre. Geoffrey Le Guilcher nous dresse des portraits touchants de ses collègues, décrit les moments sincères partagés avec ceux à qui il a été obligé de cacher son identité et ses réelles motivations.