Désorientale de Négar Djavadi

Désorientale de Négar Djavadi

J’ai rencontré Négar Djavadi lors de la nuit de la rentrée littéraire organisée par la librairie Decitre. L’envie d’écrire sur ses souvenirs d’enfance et de l’Iran des années 70 voit naître son tout premier roman Désorientale publié aux éditions Liana Levi. A l’issu de cet événement, je suis repartie avec son livre dédicacé et une forte envie de vous parler de ce fabuleux roman.

Autobiographie ou fiction ?

Quelques mots sur l’auteure et son alter ego

Négar Djavadi est née à Téhéran de parents opposants politiques, côté intellectuels. Elle quitte l’Iran clandestinement en 1976 et traverse le Kurdistan jusqu’à Istanbul puis la France. Son père était opposant politique et sa mère a rejoint le combat de son mari. Ils ont travaillé ensemble à l’écriture d’un journal prenant position contre les différents régimes en place. Photocopié puis vendu par leur fille dans les rues de Téhéran, les essais rencontrent un tel succès qu’ils seront finalement interdits. Son père devint alors une figure politique à une époque où il n’y en avait pas encore.

Ce sont ces situations (familiales, géopolitiques) qui ont fourni à Négar Djavadi le terreau propice à la naissance de Désorientale. Si la frontière entre autobiographie et fiction est parfois mince à déterminer, Kimiâ Sadr – héroïne du roman – n’a néanmoins pas vécu les mêmes choses et pas de la même manière.

negar djavadi auteure de désorientale aux éditions liana levi

L’Iran des années 1970

Mes connaissances quant à l’Iran se bornaient malheureusement au roman graphique Persépolis de Marjane Satrapi qui me semble tout de même être une bonne entrée en matière. Désorientale nous fait découvrir l’Iran des années 1970 avant (et pendant) que le pays ne devienne une république islamiste. Le coup d’Etat de 1953, l’ascension au trône de Reza Pahlavi, la Révolution de 1979, la SAVAK puis le retour de Khomeiny sont autant d’événements relatés dans ce roman. Le tout est très bien documenté et expliqué, notamment le rôle de la France dans cette période… Je vous laisse jeter un coup d’œil sur Wikipédia pour plus de détails !

Depuis un moins, Téhéran, arrosé par le soleil bienveillant de l’automne, se préparait aux festivités. Lavée, pomponnée, débarrassée de ses mendiants aux feux rouges, de ses vendeurs à la sauvette, de ses chiens errants, de ses embouteillages névralgiques, la ville ressemblait à une matrone maquillée comme une pute pour un mariage. Elle divulguait la laideur terrifiante qui d’habitude se fondait parfaitement dans le chaos et la crasse. A chaque coin de rue, veillant virilement sur l’ordre, policiers et militaires faisaient tourner les matraques dans l’air épaissi par la peur. Dans les salles de classe surchargées, l’apprentissage d’un nouveau chant, l’Hymne du Couronnement, précédait les leçons. Tous les matins, alignés dans les cours face au drapeau, le menton haut et les bras raides le long du corps, les petits Persans le récitaient avec passion. Vive notre Empereur sans qui le pays n’a pas d’avenir. Que Dieu le rende éternel !

L’ambiance était comme ces dernières semaines étrange, à la fois joyeuse et convalescente. C’était une explosion de mots, puis soudain le silence. Des rires exagérés, suivis de départs précipités vers la cuisine pour pleurer à l’abri. De temps en temps, un baiser sonore atterrissait sur nos cheveux. Des bras débordants d’amour nous enserraient, puis nous relâchaient comme on laisse aller une toupie chargée d’énergie. Il n’y avait plus de frontières entre soi et les autres, entre l’intérieur et l’extérieur. Le journaliste de la télévision aurait pu tout aussi bien être dans le salon; le salon n’avoir ni toit ni murs et se trouver dans la cour, avec tous les autres salons de tous les autres appartements du pays. Des millions et des millions d’individus, liés les uns aux autres, ne faisaient qu’un seul corps. Le cœur des uns dans la poitrine des autres, les tripes nouées ensemble, à ressasser les mêmes phrases, les mêmes mots. Démocratie. Liberté d’expression. Droit de vote. Des mots extraordinaires, fragiles comme des nouveau-nés, sanguinolents et nus, intimidants de beauté, avec lesquels il y avait désormais un destin à bâtir.

Entre Orient et Occident

C’est dans un célèbre hôpital parisien que nous faisons la connaissance de Kimiâ. Suivie dans ses démarches de procréation médicalement assistée, elle se souvient et nous emmène avec elle découvrir son passé.

Si je ne suis pas toujours adepte de cette technique de narration, les flash back enrichissent ici le récit. Les nombreuses digressions ajoutent à cette impression d’accompagner Kimiâ tout au long de son histoire que ce soit au passé comme au présent. Les notes en bas de pages ne sont pas non plus en reste pour ajouter à la compréhension tout en apportant une touche d’humour ! De manière générale j’aime la construction de ce roman ainsi que le ton de Négar Djavadi. A la fois généreuse, modeste, jamais dans le pathos quitte à être lucide, parfois jusqu’au cynisme. L’empathie générale éprouvée pour l’héroïne/l’auteure est renforcée chaque fois que cette dernière prend le lecteur à partie, pose un regard lucide sur le monde qui l’entoure, les relations humaines, etc.

Exil et quête d’identité

Désorientale est fascinant et plus que jamais d’actualité puisqu’il évoque le thème de l’identité, de la mémoire, de l’exil. Je ne me sens jamais très à l’aise ni légitime d’en parler puisque cela m’est personnellement inconnu. Ce roman permet en tout cas une bonne piste de réflexion sur ce qu’est s’intégrer dans un pays qui n’est pas le nôtre quand on n’en a pas eu le choix.

Désorientale est un livre incroyable qui rassemble beaucoup d’émotions. On a parfois l’impression de lire un conte iranien tant la fresque familiale qui s’étend sur quatre générations est grandiose. Passionnant du début à la fin.

 

Partage : Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn

Une réaction au sujet de « Désorientale de Négar Djavadi »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *