Lettres choisies de la Famille Brontë traduites par Constance Lacroix

Lettres choisies de la Famille Brontë traduites par Constance Lacroix

À notre époque et avec nos nombreuses applications de messagerie, les écrits épistolaires peuvent paraître dépassés. Je leur trouve un certain charme désuet que j’ai bien souvent fantasmés à travers les films et romans qui en font état. Avant l’arrivée du téléphone, les lettres étaient la manière la plus efficace et rapide de rester en contact/donner des nouvelles/se confier à quelqu’un…

En décembre, les éditions de la Table Ronde ont organisé un concours sur Instagram afin de remporter les Lettres choisies de la Famille Brontë. J’ai eu la chance de gagner ce dernier et les remercie chaudement car j’avais très envie de découvrir cet ouvrage !

Après le coup de cœur que fut La Recluse de Wildfell Hall, il me fallait rester dans un environnement familier. Ce recueil de correspondances est donc tombé à pic puisque je n’ai pas eu à quitter tout de suite la Famille Brontë. Je souhaitais vraiment en savoir plus sur la célèbre fratrie et ces lettres ont assouvi ma curiosité.

La lecture de correspondances fait toujours naître en moi des sentiments contradictoires. J’ai une certaine gêne avant d’en commencer car ce sont des textes évidemment très personnels. J’ai toujours l’impression – à juste titre – de lire des mots qui ne m’étaient pas destinés, ce qui va peut-être à l’encontre de la volonté de leurs auteur·e·s.

Il y a à ce propos dans les Lettres choisies de la Famille Brontë, plusieurs missives où les destinataires pressent leurs confidents de garder secrète ladite lettre, d’en rayer des passages sensibles, voire de la brûler après lecture. Il est alors légitime de se demander si les Brontë ne se retournent pas dans leurs tombes à chaque page tournée de ce recueil !

Après tant d’années et la mort des intéressés, il peut y avoir prescription et la question morale ne plus se poser. D’autant que rien n’est plus efficace pour connaître quelqu’un que d’avoir accès à ses correspondances les plus personnelles. Ces lettres foisonnent également de nombreux renseignements sur le 19ème siècle et plus particulièrement de l’Angleterre à l’époque victorienne.

La correspondance des Brontë enfin traduite !

Figures emblématiques de la littérature anglaise, les soeurs Brontë sont aujourd’hui mondialement connues. Elles ont réussi à se faire un nom, le leur, elles qui avaient tout d’abord publié sous des noms d’emprunt masculins. Vivre de sa plume en tant que femme à l’époque n’était pas chose aisée. Cela n’a pas empêché le succès de Jane Eyre dès sa publication qui est aujourd’hui devenu un classique, au même titre que Les Hauts de Hurlevent ou encore le (trop) méconnu La recluse de Wildfell Hall dont je vous parlais il y a quelques jours.

Malgré cela, personne n’avait encore transposé en français la correspondance échangée par la famille. Constance Lacroix remédie à ce manquement avec plus de 300 lettres traduites. Choisies avec minutie, elles sont classées par ordre chronologique. L’intention de la traductrice – comme elle l’écrit elle-même dans la préface – a été de privilégier une dimension intimiste en peignant avec le plus de détails les sentiments de leurs auteur·e·s.

En plus de tout ce travail afin de rassembler le tout de façon cohérente, Constance Lacroix a joint aux lettres de nombreuses notes. Et pour le côté pratique, elles se trouvent à la fin des missives et non en fin d’ouvrage, détail non négligeable ! De même, au début de chaque nouvelle lettre, une courte introduction replace dans le contexte ce qui va suivre, ce qui facilite grandement la compréhension.

Tout est mis en oeuvre pour que le lecteur ait tous les outils pour profiter au maximum de ces correspondances !

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Lettres choisies de la Famille Brontë

Le recueil rassemble la correspondance de la famille au grand complet : le père, le frère Branwell et les trois sœurs. Il est fabuleux de pouvoir entrer dans l’intimité de la famille. Cependant, la plupart des lettres sont celles de Charlotte, l’aînée. Cela s’explique car c’est elle qui a vécu le plus longtemps et dont on a retrouvé ou conservé le plus de lettres. Son évolution est d’ailleurs notable. Elle est toute jeune fille lors de son premier billet puis gagne peu à peu en maturité et sagesse.

Par ailleurs, nous pouvons suivre tout le travail d’édition qui est fait autour des romans des sœurs Brontë et c’est passionnant ! On a l’impression de vivre la sortie de Jane Eyre de l’intérieur et d’y participer…

Ces lettres sont un excellent moyen de rendre compte de la difficulté de la vie de l’époque. L’état de santé et les maladies (tuberculose, cancer, thyphus…) sont omniprésents dans les écrits et avec eux la mort qui emporte prématurément bien des membres de la famille, ainsi que leurs connaissances. Toutes les épreuves qu’elles ont dû subir aident à comprendre leurs œuvres et personnalités.

Les réflexions décrites relèvent bien souvent de la condition féminine et plus particulièrement de celle des gouvernantes ou des femmes malheureuses en mariage.

Le tout se lit comme un roman passionnant dans lequel on a hâte de connaître la suite. L’ouvrage prend fin à la mort de Charlotte, ce qui est une double peine pour le lecteur. Et pourtant on le sait, on s’y attend mais c’est comme si on n’y était pas préparé tant on s’est attaché à la romancière.

Extraits de lettres de Charlotte Brontë


Je suis bien aise que vous ne parveniez à déterminer si j’appartiens au sexe faible ou au sexe fort – si je suis saute-ruisseau de mon état ou grisette friande de romans. Je n’entends pas vous aider à le découvrir ; et quand à mon écriture ou ces images où vous croyez déceler la main d’une dame, n’en déduisez rien – nombre de messieurs se frisent et portent corsets – et autant de jeunes personnes excellent à manier le fouet et font des jockeys fort honorables ; en outre, qui vous dit que je n’ai pas eu recours à la plume d’un secrétaire ?

Charlotte à Hartley Coleridge, directeur du Blackwood’s Magazine – 1840


Vous me demandez si la gent masculine ne me paraît pas bien étrange. J’avoue, à la vérité, que je l’ai pensé maintes fois – mais je trouve tout aussi singulière la méthode d’éducation qu’on lui applique : elle prémunit singulièrement mal contre les tentations. On élève les filles avec un luxe de précautions qui conviendrait à des êtres débiles et, disons-le, ineptes, tandis qu’on lâche les jeunes hommes la bride sur le cou à travers le vaste monde, comme s’il n’existait pas de créatures plus sages et moins susceptibles d’égarements.

Charlotte à Margaret Wooler – 1846


Je voudrais que vous ne songiez pas à moi comme à une femme ; je voudrais que tous les critiques se figurent « Currer Bell » comme un homme – ils le traiteraient avec plus d’équité. Vous me mesurerez sans cesse – je le sais – à l’aune des convenances que vous prétendez imposer à mon sexe – et partout où je ne me serai pas conformée à votre idéal de grâce féminine, vous me condamnerez. […] Qu’importe – je ne peux passer mon temps, quand je compose, à méditer sur moi-même – et sur ce qui fait le charme et l’élégance du sexe féminin – ce n’était ni sur ce pied ni dans ce dessein que je vins à l’écriture, mais si c’est à cette seule condition que l’on veut bien souffrir mes œuvres – je quitterai la scène publique et n’importunerai plus les lecteurs.

« Currer Bell » (Charlotte Brontë) à G. H. Lewes – 1849


Je ne lis pas régulièrement le Westminster Review, mais il y a quelque temps, j’y ai vu un article intitulé « De la vocation de la Femme », qui m’a paru aborder en réflexions aussi pertinentes qu’équitables. Les hommes […] soutiennent […] qu’il ne dépend que de nous d’obtenir l’amélioration de notre condition. Certes, il est des maux auxquels nous sommes les plus à même de remédier ; mais il en est d’autres, non moins certainement, enracinés dans les soubassements mêmes de notre organisation sociale, sur lesquels nos efforts sont sans prise.

Charlotte à Elizabeth Gaskell – 1850


 

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