Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal (aux éditions Gallimard) faisait partie de ces livres que je souhaitais le plus lire en 2016. Très intéressée par le sujet qu’il aborde je n’ai été que confortée dans cette envie en lisant les différentes critiques mais également le classement des 20 meilleurs livres par le Magazine Lire où il figure premier dans la catégorie Révélation française. C’est donc avec joie que je l’ai découvert au pied du sapin et lu en quelques jours…

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Dans Règne animal, nous suivons une famille du début à la fin du vingtième siècle. Dans la campagne française, la génitrice, le géniteur et leur fille Éléonore tiennent une petite exploitation agricole et élèvent également quelques bêtes. Cet équilibre précaire va néanmoins basculer un peu plus avec les ravages physiques et psychologiques qu’entraînent la Guerre de 1914. Quelques années plus tard c’est au cœur d’un élevage porcin de grand ampleur que nous retrouvons les héritiers de cette famille paysanne.

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière »

Ce qui saute aux yeux dès les premières lignes du roman de Jean-Baptiste Del Amo ce sont les descriptions lyriques au vocabulaire très riche qu’il fait de la Nature. Le rythme est lent, notre lecture contemplative. Le quotidien de cette famille de paysans se fait au rythme des tâches à accomplir dans la ferme et les champs. Dès l’aube ils travaillent la Terre et s’endorment harassés avec le coucher de soleil. Ce choix de vie – qui s’est souvent transmis de père en fils – ne permet pas de jours de congé. Du travail fourni chaque jour dépend leur survie et le maintien d’un certain niveau de vie. Ils dépendent totalement des animaux et des soins qu’ils leur apportent ainsi que de la Terre. Cette Terre nourricière avec qui se créé ce rapport si particulier, presque sensuel.

Victimes de la guerre 14-18

Cette première partie à la portée historique marque une réelle rupture dans le récit avec la première guerre mondiale et ses conséquences. Les hommes partent au front laissant derrière eux les femmes, les enfants et les vieillards. En plus des tâches domestiques, les femmes vont alors prendre le relais sur le travail à la ferme durant des années, parfois sans nouvelles de leur mari, père, frère.

Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins bien que ce soit la guerre ?

Le bétail est racheté pour une bouchée de pain par l’armée, les bêtes transportées durant des heures sans eau ni nourriture dans des wagons à bestiaux. Leur destination : des terrains aménagés en abattoir géant à ciel ouvert afin de nourrir les nombreux soldats. Des bouchers s’y relaient sans discontinuer pour un rythme d’abattage effréné. Les hommes craquent, en viennent à détester les animaux, à les brutaliser, les humilier. Devenus eux-mêmes des victimes, ce sublime passage n’est pas sans rappeler l’actualité et les désormais célèbres vidéos de l’association L214 sur les abattoirs.

Règne Animal : Marcel, gueule cassée de la guerre 14-18
Les gueules cassées de la guerre 14-18

A la fin de la Guerre, les hommes « chanceux » qui rentreront finalement chez eux se terreront dans le silence. Beaucoup seront désormais impuissants, d’autres des fameuses « gueules cassées« .  C’est le cas de Marcel, le mari d’Éléonore revenu complètement défiguré et violent… A la mort de la génitrice, le couple trouve un butin caché par cette dernière et décident de développer la ferme, d’acheter des terrains, des bêtes.

Industrialisation rapide de l’élevage

Dans la deuxième partie du livre nous retrouvons les descendants d’Éléonore lancés dans un élevage industriel porcin à grande échelle. Ici plus de bête libres, les cochons sont parqués, remodelés par l’homme, bourrés d’antibiotiques. Il faut faire du rendement, produire toujours plus de viande à moindre coût. Les animaux ne sont plus des êtres vivants mais des produits de consommation lambda, les hommes sont déshumanisés, leurs gestes mécaniques. Ils deviennent esclaves de l’industrie qu’ils ont créée.

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Ces hommes ne connaissent que ce métier. Dans cette « famille qui paie pour la folie de toute une humanité », ils sont voués à perpétuer un héritage maudit difficile tant sur le plan physique que moral. Dans cet environnement contradictoire où l’on prend soin d’êtres fragiles uniquement dans le but de les mener à la mort, les hommes apprennent dès leur plus jeune âge la désensibilisation.

Règne Animal : une fresque familiale

Au cœur de cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale.

Dans Règne Animal, nous suivons une famille pendant presque cent ans dans une temporalité pas si éloignée de la nôtre. Si nous sommes donc tout disposés à nous sentir proches de ses personnages, le récit laisse peu de place aux sentiments. Certains membres de la fratrie – plus sensibles – s’isolent parfois jusqu’au mutisme. Et lorsque amour et affection ne se trouvent pas aisément au sein d’une famille tous les moyens sont bons pour compenser, y compris dans des unions qualifiées de « contre nature« . C’est dans une relation incestueuse taboue, dans des relations homosexuelles « hors norme » où l’industrie fait pourtant la part belle à la virilité ou tout simplement auprès des bêtes que le réconfort se trouve.

Qui dit plusieurs générations dit transmissions. Ici l’héritage est avant tout celui d’un « savoir-faire », d’une industrie mais c’est finalement la transmission de cette violence, de cette folie d’une génération à l’autre qui pose la question de notre humanité.

Les êtres vivants – porcs et hommes – se confondent. Chacun dépend de l’autre, n’a pas vraiment de vie en dehors de la ferme. Et cette ferme ils ne la quitteraient pour rien au monde… Elle est tout ce qu’ils connaissent, un endroit de misère finalement rassurant. Cette vie, qui n’en est pas tout à fait une est la seule qu’ils possèdent. De « chair à canon » à « chair à saucisson » leurs vies sont plus liées que ce que l’on pourrait croire au premier abord.


Règne Animal est dur, Jean Baptiste Del Amo ne nous épargne rien ou presque. Il faut parfois se forcer à lire certains passages tant la violence y est inouïe et omniprésente. Cependant, une fois la lecture entamée impossible de la lâcher. Un roman sur la dérive de l’humanité qui tend à vouloir tout contrôler parfois jusqu’à sa perte. Dans un monde de surconsommation, les hommes deviennent alors victimes au même titre que ceux qu’ils veulent dominer, les grands oubliés de notre temps : les animaux.

 

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