No home de Yaa Gyasi

No home de Yaa Gyasi

No Home (éditions Calmann Lévy) est le premier roman de Yaa Gyasi.  Née au Ghana, elle part s’installer avec sa famille aux États-Unis à l’âge de 2 ans. Elle y reviendra plusieurs années plus tard et ce voyage fera naître en elle l’envie d’écrire cette histoire.

Esclavage et châtiments

Au 18ème siècle sur la Côte-de-l’Or, nous suivons les prémices de la vie d’Effia et Esi, deux demi-sœurs. Sitôt devenue femme, Effia est mariée à un officier britannique. Elle vit avec lui au fort de Cape Coast tandis qu’aux niveaux inférieurs, des prisonniers attendent d’être vendus et emportés comme esclaves par des bateaux. En parallèle à cela et à la suite d’une guerre de tribus, Esi est faite prisonnière et vendue au fort, attendant d’être envoyée en Amérique.

Ainsi commence le récit de No Home. Entre Afrique et Amérique, Histoire et fiction, nous suivons la descendance des deux femmes. En tout, c’est avec 14 protagonistes que nous faisons connaissance. Les chapitres sont finalement assez courts et entraînent d’abord une sensation de frustration. Les personnages sont si travaillés, profonds et ont tellement de choses à nous transmettre qu’il est difficile de passer à un autre. Et si au début cette sensation de privation ne fait que croître, elle se change finalement en gratification. Les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, tous les membres de cette immense famille ayant leur pierre à poser à l’édifice.

Je suis trop vieux pour aller en Amérique. Trop vieux aussi pour la révolution. En outre, si nous allons étudier chez les Blancs, nous apprendrons seulement ce que les Blancs veulent que nous apprenions. Nous reviendrons pour construire le pays que les Blancs veulent que nous construisions. Un pays qui continuera à les servir. Nous ne serons jamais libres.

Le thème principal est bien évidemment l’esclavage mais No Home aborde de manière plus large les problèmes auxquels les africains ont pu être confrontés. Racisme, difficultés liées au métissage, emprisonnements systématiques des noirs pour les faire travailler de force dans des mines, abus des blancs qui détiennent le pouvoir, immigrations difficiles, etc. Chacune de ces personnes représente une conséquence directe à l’esclavagisme et ses répercussions. No Home est le récit de ces transmissions, qu’elles soient conscientes ou non. De génération en génération, c’est 250 ans d’Histoire africaine que ce roman couvre avec brio.

Roman gagné via un concours organisé par MyPrettyBooks.

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Magda Szabó (1917-2007) est une des autrices hongroises les plus traduites dans le monde. Ses premiers textes paraissent au lendemain de la seconde guerre mondiale. Après ce conflit puis la montée en puissance des communistes, elle se fera plus discrète et n’écrira pas pendant plusieurs années. Touche-à-tout, elle publie au cours de sa vie des pièces de théâtre, des poèmes et romans pour lesquels elle a d’ailleurs remporté plusieurs prix littéraires.

Abigaël

Publié en 1970 en Hongrie, Abigaël est traduit et publié par les éditions Viviane Hamy à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Magda Szabó.

Gina, 14 ans a tout pour être heureuse. Elle vit à Budapest auprès de ceux qu’elle aime : son père avec qui elle est très proche, sa nourrice française qui l’élève depuis sa naissance, sa tante extravagante mais néanmoins attachante. Elle a même un prétendant plus âgé qu’elle, avec qui elle danse aux bals organisés par sa tante. Alors qu’elle s’apprête à faire sa rentrée scolaire et ainsi retrouver ses deux meilleures amies, son monde s’écroule.

La Seconde Guerre Mondiale fait de plus en plus rage et Gina commence à en subir les conséquences.  En effet, sa nourrice est obligée de rejoindre la France mais lui promet de revenir une fois le conflit terminé. Cette séparation est douloureuse, d’autant plus qu’elle était pour Gina comme une mère de substitution… Un malheur n’arrivant jamais seul son père – d’habitude si expansif – lui annonce sans autre forme de procès qu’elle doit partir le lendemain en pension.

N’ayant même pas pu faire ses adieux ni à son prétendant, ni à sa tante et encore moins à ses amies, Gina quitte son foyer sans réponses à ses questions.  « Ne dis au revoir à personne, amie ou connaissance. Tu ne dois pas dire que tu quittes Budapest. Promets-le-moi ! » lui demande son père. La route est longue et elle réalise bien vite que ce dernier l’emmène le plus loin possible de Budapest, à Árkod, près de la frontière. Totalement désemparée et meurtrie elle n’a d’autre choix que d’accepter son sort lorsque son père la laisse dans cette grande bâtisse aux airs de prison qu’est Matula. L’institution calviniste est très stricte et reconnue pour la qualité de son enseignement, Gina devra y passer la fin de sa scolarité. Elle n’a même pas le temps de jeter un dernier regard à son père que déjà, Zsuzsanna la préfète la pousse vers ses quartiers.

Elle doit alors oublier son ancienne vie et jusqu’à sa personnalité en se séparant de ses effets personnels et en revêtant l’uniforme terne de l’institution. Habituée à être choyée et à faire uniquement ce qu’il lui plaît, Gina a bien du mal à se plier aux exigences du pensionnat. De même, elle se brouille instantanément avec ses camarades de classe et s’apprête à vivre une scolarité faite de brimades et solitudes. Mais de nombreux événements vont venir rythmer ses jours dont l’énigmatique Abigaël. Antique tradition matulienne, il s’agit d’une statue qui aurait le pouvoir de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin…


Un roman jeunesse initiatique qui aborde la Seconde Guerre Mondiale du point de vue de son héroïne Gina qui se montre tantôt égoïste tantôt généreuse, puérile puis étonnamment mature. Magda Szabó nous plonge dans une ambiance si spéciale où le quotidien aseptisé et rude de Matula se confronte aux personnalités et frasques joyeuses de ses jeunes résidentes. Bien que sévère, nous avons nous aussi envie de faire partie de cette institution, d’en arpenter les couloirs, de suivre les cours de ses professeurs, d’assister aux cérémonies religieuses. La fin un peu trop abrupte peut laisser un sentiment de frustration lié au fait que Gina et son entourage nous sont devenus si sympathiques et attachants. Abigaël est prenant de bout en bout, ses mystères et leurs résolutions sont bien amenés et il est quasiment impossible de le lâcher jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur qui donne envie de découvrir l’intégralité des œuvres de son autrice !


La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom est un roman d’époque abolitionniste publié en 1852. À la fois réquisitoire contre l’esclavage et récit de fiction, il s’écoule dans l’année suivant sa parution à plus de 300 000 exemplaires et est le roman le plus vendu au 19ème siècle. La genèse de ce roman repose sur plusieurs points : historiques, politiques et religieux mais également sur les inclinations de son autrice Harriet Beecher-Stowe.

L’esclavage aux États-Unis

L’esclavage commence peu après l’installation des premiers colons britanniques en Virginie (1619) et se termine avec l’adoption du 13ème amendement de la Constitution américaine (1865). Les esclaves étaient utilisés comme domestiques et dans le secteur agricole, en particulier dans les plantations de tabac puis de coton, principale culture d’exportation du pays. Avant la guerre de Sécession, le recensement américain de 1860 dénombre quatre millions d’esclaves (Source : Wikipédia).

plantation coton sud esclaves africains états unis la case de l'oncle tom
Esclaves dans une plantation de coton

La Case de l’oncle Tom

Dans une plantation du Kentucky au 19ème siècle, nous découvrons les Shelby, un couple endetté. Pour racheter ses dettes, l’homme se voit obligé de vendre deux de ses esclaves : Tom qui est là depuis son enfance et le fils d’Élisa, la servante de sa femme. Alors que Mr Shelby annonce à cette dernière le marché qu’il a conclu, Élisa qui a pressenti un danger et écouté aux portes prend la fuite avec son enfant. Tom qui est quant à lui très croyant, décide d’accepter son sort et de s’en remettre à Dieu. Le fils de la famille George Shelby apprend la nouvelle et entre dans une colère noire. Profondément attaché à Tom, il lui promet qu’il le rachètera par tous les moyens.

La vie passe jour après jour ; ainsi s’écoulèrent deux années de l’existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur aimait ; il soupirait après tout ce qu’il avait laissé derrière lui, et cependant nous ne pouvons pas dire qu’il fût malheureux… La harpe des sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n’en brise pas à la fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses douceurs et ses allègements, et que, si nous n’avons pas été complètement heureux, nous n’avons pas été non plus complètement malheureux…

D’un chapitre à l’autre, nous allons suivre le parcours des différents personnages. La romancière mêle plusieurs intrigues et avec elles plusieurs lieux tels que La Nouvelle-Orléans, l’Ohio ou encore la Louisiane. Il est également à noter que La Case de l’oncle Tom était un feuilleton publié dans un journal et que ce genre nécessite de tenir en haleine son lectorat, prouesse que semble maîtriser Harriet Beecher-Stowe tant le besoin de connaître la suite des événements devient pressant.

Harriet Beecher-Stowe

Harriet Beecher-Stowe la case de l'oncle tomLa Case de l’oncle Tom n’aurait pu voir le jour sans les inclinations de son autrice. En effet, il s’agit d’un thème qui lui tient à cœur et sur lequel elle n’a eu de cesse de se renseigner. En 1833, elle visite une plantation du Kentucky – qui deviendra le berceau de notre histoire – parle avec son frère de ce à quoi il a assisté en ayant vécu à La Nouvelle-Orléans et a lu bon nombre de mémoires et récits d’esclaves.

Fille d’un pasteur calviniste (doctrine théologique protestante et une approche de la vie chrétienne qui reposent sur le principe de la souveraineté de Dieu en toutes choses), l’influence du puritanisme sera constante dans la vie et l’œuvre d’Harriet Beecher-Stowe. Elle écrira dans la préface de l’édition européenne de La Case de l’oncle Tom : « Le grand mystère qui partagent toutes les nations chrétiennes, l’union de Dieu avec l’homme par l’entremise de Jésus-Christ, donne à l’existence humaine sa terrible sainteté et, aux yeux de qui croit vraiment en Jésus, celui qui foule aux pieds les droits de ses frère est non seulement inhumain mais sacrilège… et la pire forme de ce sacrilège est l’institution de l’esclavage« .

Pour toutes ces raisons, la romancière laisse une grande place à la religion et à la perspective morale dans ce récit. De ce fait, elle s’adresse souvent à son lecteur, l’interpelle et lui demande directement de prendre parti à son histoire. La religion et plus précisément l’hypocrisie de certains croyants y est largement dénoncée. Elle remet en cause les pratiques de son pays qu’elles soient politiques, morales ou religieuses. Et quoi de mieux pour cela que de faire de son personnage principal un messie noir, martyre tendant l’autre joue et rachetant nos péchés. La méthode n’est pas des plus subtiles certes mais la symbolique est forte. La Case de l’oncle Tom est un classique à lire tant pour sa construction, son écriture que pour ses thèmes. Il pose d’ailleurs la question de l’après abolition : même si l’esclavage avait lieu dans les États du Sud, il engage la responsabilité de tous les américains dans l’organisation sociale et économique d’une « réinsertion » pour tous les esclaves libres.

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango débute comme bien des histoires avant elle, celle de la traversée d’immigrants partis s’installer sur le nouveau continent. Tous ont un désir en tête : prendre un nouveau départ, souhaiter de meilleures conditions de vie en Amérique du sud. En Argentine il y a du travail pour tous à ce que l’on dit et des fortunes à se faire.

Notre héroïne Leda s’est fiancée très jeune avec son cousin. Une promesse faite à l’abri des regards, protégée par les branches tombantes d’un arbre. Ce n’était alors qu’un serment d’enfants qui ne se connaissent pas vraiment ni l’un ni l’autre, ni eux-même. C’est elle qui est sur le bateau en ce moment, avec pour seul bagage, le violon familial que lui a laissé son père.

Les Dieux du tango est le récit d’un exode, d’une urgence de vivre et à travers ses pages nous découvrons toute une galerie de personnages. C’est un melting pot de personnalités que l’on va accompagner pour certains l’espace d’un instant seulement et pour d’autres jusqu’au bout de notre histoire. Nous découvrons alors leur passé, leurs espoirs et leurs peurs.

Le docteur n’entendrait pas les cimetières cachés dans son cœur. Il ne verrait pas, en examinant ses dents, les mots jamais prononcés qui hantaient sa bouche. Combien de secrets entraient clandestinement, ce jour-là, dans le Nouveau Monde ?

A peine a-t-elle le pied posé sur cette nouvelle terre d’accueil que Leda apprend qu’elle est veuve. Son cousin est décédé dans des circonstances d’ordre politique. Totalement vulnérable, l’ami de son cousin la prend sous son aile et l’emmène dans le conventillo – logement de fortune où se rassemblent les immigrés – où il vit.

conventillos buenos aires argentine
Leur nom signifie « petit couvent », ils sont formés d’une cour entourée de chambre rappelant les cellules des nonnes. Ils furent un des berceaux de la création du Tango.

S’ensuit alors la découverte de Buenos Aires, ville de tous les péchés, inhospitalière pour une femme seule. L’autrice décrit avec précision les odeurs, les bruits, les couleurs. Et puis, la musique ! Le tango, sa sensualité… En empathie totale avec Leda, tous nos sens sont en éveil et nous découvrons en même temps qu’elle un lieu aussi bien dangereux que synonyme de liberté. C’est de cette liberté que va s’emparer Leda.

Alors que tout s’écroule, que son mari est mort et qu’elle est loin de tout ce qui faisait son foyer, elle décide de tourner la situation à son avantage et de ne pas s’apitoyer. N’est-ce pas là l’opportunité de se découvrir toute entière ? D’apprendre à appréhender ses désirs, à connaître sa vraie nature, à réaliser ses rêves ?


Les Dieux du tango nous met sans cesse en déroute, c’est l’inattendu à chaque page puis, on se laisse finalement guider. Du déracinement à l’éclosion, il est un fabuleux roman sur l’acceptation de soi. Il perd malheureusement en puissance dans sa deuxième partie qui se perd à décrire les errements sensuels de son héroïne au détriment du reste…

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate paraît pour la première fois en 1985 et se vend à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Banni dans certains lycées, il est – au même titre que le 1984 d’Orwell – devenu un classique de la littérature anglophone. Son autrice est Canadienne où elle a enseigné la littérature et sort en 1969, son premier roman intitulé La Femme comestible. Elle y aborde ce qui sera ses thèmes de prédilection : l’aliénation de la femme et la société de surconsommation. Elle est désormais l’autrice d’une quarantaine de livres dont certains primés.

Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

J’ai découvert La Servante écarlate avec la série diffusée sur OCS puis avec le roman d’Atwood. Normalement, je préfère toujours lire l’oeuvre originale avant de voir son adaptation mais je dois avouer que c’est la seule fois où cela ne m’a pas dérangée. Après avoir regardé plus de la moitié de la saison en quelques heures, je suis totalement prise par l’intrigue et passe ma nuit à en faire des cauchemars !
Dès lors, je n’ai plus qu’une idée en tête : me procurer le livre aussi vite que possible.

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Elisabeth Moss, « Defred » dans la série The Handmaid’s Tale

Dans La Servante écarlate nous suivons June, renommée Defred. Ici, même le prénom désigne les femmes fertiles comme étant la possession d’hommes hauts placés. Le récit est assez court et Defred en est la narratrice. Elle nous y relate son quotidien partagé entre cérémonies, sorties pour aller faire les courses alimentaires et nombreux temps morts. C’est durant ces derniers qu’elle se livre, s’oublie dans ses pensées. Elles peuvent parfois sembler décousues comme si Defred cherchait à prendre de la distance vis-à-vis des événements.
La plupart du temps, elle pense à sa famille… Séparée de force de son mari, on lui a également enlevé sa fille. C’est pour eux qu’elle tient, qu’elle se bat et reste en vie. Elle veut les retrouver coûte que coûte.

Dystopie féministe ?

Rappelons-le, une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Bien souvent, elle est la critique d’une système politique ou idéologique.

La servante écarlate décrit les évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement celui de leur corps et de leurs fonctions reproductrices.

la servante écarlate the handmaid's tale illustration par Anna Elena BalbussoCela en fait-il pour autant une dystopie féministe ? L’autrice s’explique à ce sujet : « Dans une dystopie pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. […] Mais Gilead est une dictature […] construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes. »

Ce qui fait la force du roman est la règle que s’est imposée son autrice Margaret Atwood : « Je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété… La Servante écarlate est un condensé des pires aptitudes humaines… La véracité de ces traits d’Histoire rend l’oeuvre encore plus glaçante, crédible et nous pousse à nous demander « Combien de temps nous reste-t-il avant que cela n’arrive ? »

La servante écarlate – Margaret Atwood (Pavillons Poche, Robert Laffont)

Mon midi mon minuit d’Anna Mc Partlin

Mon midi mon minuit d’Anna Mc Partlin

J’ai eu la chance d’approcher Anna Mc Partlin lors d’une rencontre organisée par Babelio et les éditions du Cherche Midi. L’autrice était à Paris pour promouvoir son livre que l’on peut enfin se procurer outre-Manche, 12 ans après sa sortie en Irlande ! Anna Mc Partlin déborde d’humour, d’énergie et fait preuve d’une grande ouverture d’esprit, à l’image de Mon midi mon minuit.

À la suite d’un drame, le monde d’Emma, jusque-là rempli de promesses, s’effondre. La jeune femme plonge dans le désespoir. Ses amis font alors bloc autour d’elle pour tenter de lui redonner le goût de vivre

Mon midi mon minuit

Le roman, intitulé Pack up the Moon dans sa version originale est un vrai casse-tête pour l’auteur et sa version française. Après moult propositions ce sera finalement Mon midi mon minuit qui sera conservé. Il s’agit d’un passage du poème Funeral Blues de W. H. Auden :

Il était mon nord, mon sud, mon est, mon ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson ;
Je croyais que l’amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Si ces vers ne vous sont pas inconnus c’est parce qu’ils font partie de la célèbre oraison funèbre dédiée à Gareth dans le film Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell. Moins connu en France, ce poète américain d’origine anglaise a influencé de nombreux écrivains anglo-saxons et Anna McPartlin avait étudié ce poème qui l’avait à l’époque bouleversé et qu’elle n’a jamais oublié.

Un roman très personnel

Il y a 10 ans, Anna Mc Partlin a perdu sa mère mais également un de ses meilleurs amis. Point de départ de ce roman, elle assure que ces deuils ont touché tout le monde d’une manière différente mais qu’ils ont également permis de rassembler les personnes entre elles. Ses amis, qui ont joué le rôle de seconde famille ont été présents lors de ces moments difficiles. C’est de tout cela dont Anna Mc Partlin s’est inspirée. Totalement fictionnel, ce roman reste cependant un des plus personnels de l’autrice.

Après Les derniers jours de Rabbit Hayes, Mon midi mon minuit s’attarde une nouvelle fois sur le thème de la perte. S’il n’existe pas de plus grande fatalité que la mort d’un proche, le roman ne se complaît pas dans cette disparition. Même si Emma va devoir faire face aux célèbres phases de deuil (déni, culpabilité, colère, dépression, acceptation…), Mon midi mon minuit s’avère être le parcours initiatique de la jeune femme et de tout son entourage. Anna Mc Partlin y narre la manière dont chacun va vivre cette perte, y survivre et en sortir grandi.

C’est drôle, comment tourne le monde, comment nous gagnons et perdons, sans jamais savoir ce qui nous attend alors que nous ne cessons de faire des projets. Comment nous survivons et continuons d’avancer. Une certaine tristesse apparaît avec la survie, mais aussi des bonheurs nouveaux.

Le roman profite d’une large palette de personnages construits et profonds. Chacun y a son rôle à jouer et représente un héros du livre à part entière. Mention spéciale au personnage de Nigel, le frère d’Emma qui est entré dans les ordres et y vit une profonde remise en question. Certains protagonistes et situations sont d’ailleurs si bien amenés que l’on peut regretter qu’ils n’apparaissent pas plus ou qu’elles n’aient pas de suite…

Mon midi mon minuit reste un roman léger malgré le thème abordé. Sa lecture fait naître plusieurs émotions – parfois diamétralement opposées – d’une page à l’autre et chaque lecteur en retirera quelque chose en fonction de son vécu et de sa personnalité.

En librairie le 6 avril 2017 (éditions Cherche Midi).

Demain les chats de Bernard Werber

Demain les chats de Bernard Werber

Chasse au trésor dans les rues de Paris

instagram ivre de livres demain les chats bernard werber éditions albin michel chasse au trésor daphnéeJe vous en ai parlé sur les réseaux sociaux, j’ai obtenu le roman Demain les chats à la suite d’une chasse au trésor organisée par les éditions Albin Michel. Plusieurs livres étaient disséminés et très bien cachés dans les rues de Paris.

Chaque lieu retraçait ainsi un événement-clé de l’histoire de Bastet, l’héroïne féline de Demain les Chats. Une chasse au trésor passionnante malgré la pluie ! Rien de mieux pour donner envie de découvrir un livre qu’une expérience telle que celle-ci !

Les chats, véritables héros d’internet et sauveurs de l’humanité ?

Bastet est une chatte domestiquée qui a accès à tout le confort que son espèce peut espérer. Croquettes à volonté, endroits confortables où se reposer, poisson rouge avec lequel jouer, servante humaine attitrée… Il ne lui manque rien ! Ou presque…

Sa vie prend un tournant lorsqu’elle rencontre son voisin de chatière nommé Pythagore. Ce chat semble différent des autres. Son mimétisme calqué sur celui des bipèdes et un étrange Troisième Œil sur le haut de son crâne en font un chat à part qui éveille la curiosité de Bastet. L’orifice sur sa tête est en fait un port USB par lequel ce dernier a accès à tout le savoir via Internet.

Au même moment le sort de l’Humanité est en train de basculer dans le terrorisme, la guerre, la peste et autres joyeusetés. Paris est ravagé par des incendies, des pillards et des milliers de rats. Et si le dernier espoir que nous avions résidait au cœur de nos foyers ?

Un roman où l’anthropomorphisme est roi

Demain les chats fait ressortir tout l’amour que porte Bernard Werber aux félidés. Les passages sur les chats et leur apport à l’Histoire au fil des siècles sont passionnants et nous rappellent que ces animaux désormais domestiqués n’ont pas toujours eu bonne réputation.

C’est également un roman sur la transmission de la connaissance que ce soit à travers Internet ou les livres. Il souligne l’importance de la culture et des sciences comme terme aux conflits et de ne pas faire les mêmes erreurs que répètent inlassablement les Hommes. Quant à l’anthropomorphisme, il est omniprésent. Les chats perdent leur innocence, leur détachement, leur ignorance qui faisait finalement d’eux des « imbéciles heureux ». Ils finissent par ne plus être des chats mais bien des hommes. De quoi déboussoler les amoureux des chats qui apprécient justement ces traits de caractères non-humains.

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris est le troisième tome apparaissant dans l’ordre chronologique des Rougon-Macquart, juste après La Curée. L’action se déroule aux Halles centrales de Paris qui viennent d’être construites et sont alors le lieu d’un énorme marché à ciel ouvert.

Les Halles ou Le ventre de Paris

Florent arrive au petit matin de l’année 1858 sous un Paris battu par la pluie. Il est affamé, décharné et ne reconnaît rien de la ville où il a naguère vécu. Et pour cause ! Entre temps, les Halles ont été construites…

Véritable organe vivant, les Halles sont personnifiées, suintantes. Elles mâchent, avalent, digèrent, recrachent toute une population sans discontinuer et cela, dès le lever du soleil. Sa place grouille de monde qui se bouscule, de cris qui invitent à l’achat, d’aliments entreposés tant bien que mal. Car à l’époque – et bien loin de ce qu’on connaît aujourd’hui – les Halles sont un immense marché où la nourriture abonde. C’est ici que viennent se fournir les parisiens, que les marchands de la ville et des campagnes avoisinantes viennent vendre leurs produits.

Les Halles-Léon Augustin Lhermitte
Les Halles par Léon Augustin Lhermitte (1895)

Quasiment sans famille, Florent tombe par hasard sur son frère et la femme de celui-ci qui tiennent une charcuterie non loin de là. Ces derniers l’accueillent et lui offrent gîte et couvert. Florent ne cache pas son passé à ses proches : emprisonné à tort suite à un coup d’Etat, il est déporté dans un bagne de Guyane. Même s’il a réussit à s’enfuir et à rejoindre la capitale, son physique rappelle des souvenirs à certains et il ne fait pas bon être un bagnard échappé (RIP Jean Valjean). Un mensonge est donc inventé, Florent sera désormais un cousin éloigné de sa belle-sœur…

Les gras et les maigres, l’Empire et la Révolution

Le contraste entre la famille Quenu et Florent est saisissant.  Les charcutiers aiment l’Empire, ont un commerce florissant et prospère qu’ils ne veulent perdre pour rien au monde quand Florent rêve de Révolution et de redistribution des richesses… Les Quenu sont de bons vivants gras et roses à l’image des viandes disséminées sur leur comptoir quand Florent lui est un utopiste maigre et discret.

L’apothéose de ce décalage constant s’illustre parfaitement dans la scène de la confection du boudin. Alors que Florent raconte le traumatisme de son évasion, les Quenu préparent leur boudin noir. Ils l’écoutent à peine alors que le jeune homme raconte ses pires souvenirs et errances et un parallèle troublant est fait autour des bêtes qu’on égorge pour en récolter le sang encore chaud.

Cette maigrophobie est aussi ce qui va conduire Florent à sa perte. Pour les parisiens bien en chair, le physique de cet homme est un mystère… Pourquoi quelqu’un qui n’aurait rien à se reprocher reste-t-il aussi maigre malgré toute cette bonne nourriture ingurgitée ? Que fait-il tous les soirs dans la boutique de Monsieur Lebigre connue pour ses réunions révolutionnaires ? Dans un Paris où tout le monde se connaît, Florent est épié, jaugé… Comme souvent avec Zola, on sent venir la fin dramatique pour notre héros mais la question est de savoir qui va le dénoncer ? Au fil des pages, les possibilités augmentent. Tout le monde devient un possible délateur.


Un roman passionnant (autant historiquement que sociologiquement) et dur où les personnages gravitent autour des Halles et de sa nourriture en abondance qui est ici un symbole fort. Nous retrouvons dans Le Ventre de Paris les thèmes de prédilection d’Emile Zola avec cette nouvelle construction apparentée à une sorte de monstre, un héros en marge qui « a eu faim toute sa vie » et qui rompt la tranquillité des petits bourgeois, ces « honnêtes gens ».


 

Chronique d’Une mère d’Alejandro Palomas

Chronique d’Une mère d’Alejandro Palomas

Barcelone, 31 décembre. Amalia et son fils Fernando s’affairent en attendant leurs invités. En ce dîner de la Saint-Sylvestre, Amalia, 65 ans, va enfin réunir ceux qu’elle aime. Ses deux filles, Silvia et Emma ; Olga, la compagne d’Emma, et l’oncle Eduardo, tous seront là cette année. Un septième couvert est dressé, celui des absents.

Repas de St Sylvestre en Espagne

Si le passage vers une nouvelle année est l’occasion de se réunir en famille autour d’un bon repas, il est également générateur d’angoisses. Qui n’a jamais redouté un repas de famille ? Entre les tensions et les non-dits, il n’est pas toujours facile de passer un bon moment…

Amalia attend cette soirée avec impatience, elle est l’occasion de rassembler les gens qu’elle chérit le plus : ses enfants, leurs compagnons et son frère. L’histoire de cette soirée et les nombreux flash-back nous sont contés à travers les yeux de Fer, le fils et confident attitré de la famille. Ce dernier ne sait que trop bien à quoi s’attendre entre sa sœur Emma qui a dû réapprendre à vivre, l’aînée Silvia qui semble au bord de l’implosion et l’oncle Edouardo toujours plus dans l’excès…

Je sais que Silvia ne pourra pas retenir ses piques ce soir, qu’Emma nous balancera une bombe ou deux et qu’oncle Edouardo torpillera la table avec l’une de ses frasques. Et qu’il faudra recomposer, recoudre et ramasser le verre, la porcelaine et la chair en charpie.

Comme son titre l’indique, Une mère est le portrait d’Amalia, mère de famille mais femme avant tout. Même si elle est résolument tournée vers les problèmes de ses enfants, elle n’en est pas exempte pour autant. Divorcée d’un homme qui l’a malmenée tout au long de sa vie, elle doit composer avec cette nouvelle vie qui est la sienne et réapprendre à vivre seule. Souvent extravagante et à la limite du ridicule nous avons – tout comme ses enfants – du mal à suivre ses raisonnements et il faut bien le dire à la supporter.

Pourtant, les membres de cette famille ont plusieurs faces, comme les vieilles cassettes audio. Cette facette cachée au reste du monde, cette face B est comme une deuxième personnalité aux antipodes de la première que chacun saura révéler lorsqu’on s’y attend le moins.

C’est bien ce qui fait la force d’Une mère : des personnages  authentiques, des personnalités fortes et approfondies. Les dialogues toujours justes ne tombent jamais dans les clichés faciles de ce genre de situations. Alejandro Palomas réussit le pari de nous présenter tout l’éclectisme d’une famille qui n’est finalement pas si éloignée de la nôtre. Les différents membres qu’elle compose se dévoilent au fil des pages et apprennent à se reconstruire, à ne pas avoir peur de vivre. En cela, Une mère est une ode à la vie touchante, qui fera écho en chacun de nous.

 

Chronique de Carry On de Rainbow Rowell

Chronique de Carry On de Rainbow Rowell

J’ai lu Carry On alors qu’il était le roman prévu pour le lancement du club de lecture des éditions Pocket Jeunesse auquel j’ai participé. Rainbow Rowell est l’autrice de romans Young Adult tels que FanGirl et Eleanor and Park.

Plongée dans le monde des fan-fictions

Un jeune magicien entame sa dernière année dans une célèbre école de magie d’Angleterre. Depuis plusieurs années, le Monde de la Magie est en danger et notre héros est selon une prophétie l’élu qui est capable de tout changer. Orphelin, il n’attend qu’une chose à chaque vacances d’été : retourner à l’école. Il y a ses amis, le directeur y est comme un père de substitution et il a même la meilleure chambre de l’école. Seule ombre au tableau son ennemi juré étudie au même endroit et c’est certain, les deux s’entre tueront un jour…

Cela vous rappelle quelque chose ? Ne partez pas ! Si le résumé n’est pas sans rappeler la célèbre saga Harry Potter c’est un effet voulu de Rainbow Rowell qui nous offre ainsi une plongée dans le monde des fan-fictions.

En effet, les bases de Carry On sont posées dans FanGirl. Ce roman conte l’histoire de Cath, une jeune femme introvertie qui se passionne pour la série de livres des aventures de Simon Snow au point de passer tout son temps à écrire de longues fan-fictions sur celui-ci. S’il n’est pas nécessaire d’avoir lu FanGirl avant Carry On, sa lecture apporte tout de même une énorme plus-value et permet de comprendre les rouages des relations qui naissent ou se poursuivent dans ce dernier roman de l’autrice.


Les débuts dans cette lecture peuvent être déroutants si l’on ne connaît pas l’univers de l’autrice. L’histoire peine d’abord à se mettre en place tant l’univers est riche. Une fois les bases posées, l’exercice de style est vraiment intéressant et le tout offre même un nouveau regard sur la saga Harry Potter en la mettant en lumière via un différent point de vue. Carry on est un très bon roman Young Adult, romantique et magique à souhait.