Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Magda Szabó (1917-2007) est une des autrices hongroises les plus traduites dans le monde. Ses premiers textes paraissent au lendemain de la seconde guerre mondiale. Après ce conflit puis la montée en puissance des communistes, elle se fera plus discrète et n’écrira pas pendant plusieurs années. Touche-à-tout, elle publie au cours de sa vie des pièces de théâtre, des poèmes et romans pour lesquels elle a d’ailleurs remporté plusieurs prix littéraires.

Abigaël

Publié en 1970 en Hongrie, Abigaël est traduit et publié par les éditions Viviane Hamy à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Magda Szabó.

Gina, 14 ans a tout pour être heureuse. Elle vit à Budapest auprès de ceux qu’elle aime : son père avec qui elle est très proche, sa nourrice française qui l’élève depuis sa naissance, sa tante extravagante mais néanmoins attachante. Elle a même un prétendant plus âgé qu’elle, avec qui elle danse aux bals organisés par sa tante. Alors qu’elle s’apprête à faire sa rentrée scolaire et ainsi retrouver ses deux meilleures amies, son monde s’écroule.

La Seconde Guerre Mondiale fait de plus en plus rage et Gina commence à en subir les conséquences.  En effet, sa nourrice est obligée de rejoindre la France mais lui promet de revenir une fois le conflit terminé. Cette séparation est douloureuse, d’autant plus qu’elle était pour Gina comme une mère de substitution… Un malheur n’arrivant jamais seul son père – d’habitude si expansif – lui annonce sans autre forme de procès qu’elle doit partir le lendemain en pension.

N’ayant même pas pu faire ses adieux ni à son prétendant, ni à sa tante et encore moins à ses amies, Gina quitte son foyer sans réponses à ses questions.  « Ne dis au revoir à personne, amie ou connaissance. Tu ne dois pas dire que tu quittes Budapest. Promets-le-moi ! » lui demande son père. La route est longue et elle réalise bien vite que ce dernier l’emmène le plus loin possible de Budapest, à Árkod, près de la frontière. Totalement désemparée et meurtrie elle n’a d’autre choix que d’accepter son sort lorsque son père la laisse dans cette grande bâtisse aux airs de prison qu’est Matula. L’institution calviniste est très stricte et reconnue pour la qualité de son enseignement, Gina devra y passer la fin de sa scolarité. Elle n’a même pas le temps de jeter un dernier regard à son père que déjà, Zsuzsanna la préfète la pousse vers ses quartiers.

Elle doit alors oublier son ancienne vie et jusqu’à sa personnalité en se séparant de ses effets personnels et en revêtant l’uniforme terne de l’institution. Habituée à être choyée et à faire uniquement ce qu’il lui plaît, Gina a bien du mal à se plier aux exigences du pensionnat. De même, elle se brouille instantanément avec ses camarades de classe et s’apprête à vivre une scolarité faite de brimades et solitudes. Mais de nombreux événements vont venir rythmer ses jours dont l’énigmatique Abigaël. Antique tradition matulienne, il s’agit d’une statue qui aurait le pouvoir de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin…


Un roman jeunesse initiatique qui aborde la Seconde Guerre Mondiale du point de vue de son héroïne Gina qui se montre tantôt égoïste tantôt généreuse, puérile puis étonnamment mature. Magda Szabó nous plonge dans une ambiance si spéciale où le quotidien aseptisé et rude de Matula se confronte aux personnalités et frasques joyeuses de ses jeunes résidentes. Bien que sévère, nous avons nous aussi envie de faire partie de cette institution, d’en arpenter les couloirs, de suivre les cours de ses professeurs, d’assister aux cérémonies religieuses. La fin un peu trop abrupte peut laisser un sentiment de frustration lié au fait que Gina et son entourage nous sont devenus si sympathiques et attachants. Abigaël est prenant de bout en bout, ses mystères et leurs résolutions sont bien amenés et il est quasiment impossible de le lâcher jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur qui donne envie de découvrir l’intégralité des œuvres de son autrice !


La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom est un roman d’époque abolitionniste publié en 1852. À la fois réquisitoire contre l’esclavage et récit de fiction, il s’écoule dans l’année suivant sa parution à plus de 300 000 exemplaires et est le roman le plus vendu au 19ème siècle. La genèse de ce roman repose sur plusieurs points : historiques, politiques et religieux mais également sur les inclinations de son autrice Harriet Beecher-Stowe.

L’esclavage aux États-Unis

L’esclavage commence peu après l’installation des premiers colons britanniques en Virginie (1619) et se termine avec l’adoption du 13ème amendement de la Constitution américaine (1865). Les esclaves étaient utilisés comme domestiques et dans le secteur agricole, en particulier dans les plantations de tabac puis de coton, principale culture d’exportation du pays. Avant la guerre de Sécession, le recensement américain de 1860 dénombre quatre millions d’esclaves (Source : Wikipédia).

plantation coton sud esclaves africains états unis la case de l'oncle tom
Esclaves dans une plantation de coton

La Case de l’oncle Tom

Dans une plantation du Kentucky au 19ème siècle, nous découvrons les Shelby, un couple endetté. Pour racheter ses dettes, l’homme se voit obligé de vendre deux de ses esclaves : Tom qui est là depuis son enfance et le fils d’Élisa, la servante de sa femme. Alors que Mr Shelby annonce à cette dernière le marché qu’il a conclu, Élisa qui a pressenti un danger et écouté aux portes prend la fuite avec son enfant. Tom qui est quant à lui très croyant, décide d’accepter son sort et de s’en remettre à Dieu. Le fils de la famille George Shelby apprend la nouvelle et entre dans une colère noire. Profondément attaché à Tom, il lui promet qu’il le rachètera par tous les moyens.

La vie passe jour après jour ; ainsi s’écoulèrent deux années de l’existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur aimait ; il soupirait après tout ce qu’il avait laissé derrière lui, et cependant nous ne pouvons pas dire qu’il fût malheureux… La harpe des sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n’en brise pas à la fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses douceurs et ses allègements, et que, si nous n’avons pas été complètement heureux, nous n’avons pas été non plus complètement malheureux…

D’un chapitre à l’autre, nous allons suivre le parcours des différents personnages. La romancière mêle plusieurs intrigues et avec elles plusieurs lieux tels que La Nouvelle-Orléans, l’Ohio ou encore la Louisiane. Il est également à noter que La Case de l’oncle Tom était un feuilleton publié dans un journal et que ce genre nécessite de tenir en haleine son lectorat, prouesse que semble maîtriser Harriet Beecher-Stowe tant le besoin de connaître la suite des événements devient pressant.

Harriet Beecher-Stowe

Harriet Beecher-Stowe la case de l'oncle tomLa Case de l’oncle Tom n’aurait pu voir le jour sans les inclinations de son autrice. En effet, il s’agit d’un thème qui lui tient à cœur et sur lequel elle n’a eu de cesse de se renseigner. En 1833, elle visite une plantation du Kentucky – qui deviendra le berceau de notre histoire – parle avec son frère de ce à quoi il a assisté en ayant vécu à La Nouvelle-Orléans et a lu bon nombre de mémoires et récits d’esclaves.

Fille d’un pasteur calviniste (doctrine théologique protestante et une approche de la vie chrétienne qui reposent sur le principe de la souveraineté de Dieu en toutes choses), l’influence du puritanisme sera constante dans la vie et l’œuvre d’Harriet Beecher-Stowe. Elle écrira dans la préface de l’édition européenne de La Case de l’oncle Tom : « Le grand mystère qui partagent toutes les nations chrétiennes, l’union de Dieu avec l’homme par l’entremise de Jésus-Christ, donne à l’existence humaine sa terrible sainteté et, aux yeux de qui croit vraiment en Jésus, celui qui foule aux pieds les droits de ses frère est non seulement inhumain mais sacrilège… et la pire forme de ce sacrilège est l’institution de l’esclavage« .

Pour toutes ces raisons, la romancière laisse une grande place à la religion et à la perspective morale dans ce récit. De ce fait, elle s’adresse souvent à son lecteur, l’interpelle et lui demande directement de prendre parti à son histoire. La religion et plus précisément l’hypocrisie de certains croyants y est largement dénoncée. Elle remet en cause les pratiques de son pays qu’elles soient politiques, morales ou religieuses. Et quoi de mieux pour cela que de faire de son personnage principal un messie noir, martyre tendant l’autre joue et rachetant nos péchés. La méthode n’est pas des plus subtiles certes mais la symbolique est forte. La Case de l’oncle Tom est un classique à lire tant pour sa construction, son écriture que pour ses thèmes. Il pose d’ailleurs la question de l’après abolition : même si l’esclavage avait lieu dans les États du Sud, il engage la responsabilité de tous les américains dans l’organisation sociale et économique d’une « réinsertion » pour tous les esclaves libres.

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate paraît pour la première fois en 1985 et se vend à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Banni dans certains lycées, il est – au même titre que le 1984 d’Orwell – devenu un classique de la littérature anglophone. Son autrice est Canadienne où elle a enseigné la littérature et sort en 1969, son premier roman intitulé La Femme comestible. Elle y aborde ce qui sera ses thèmes de prédilection : l’aliénation de la femme et la société de surconsommation. Elle est désormais l’autrice d’une quarantaine de livres dont certains primés.

Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

J’ai découvert La Servante écarlate avec la série diffusée sur OCS puis avec le roman d’Atwood. Normalement, je préfère toujours lire l’oeuvre originale avant de voir son adaptation mais je dois avouer que c’est la seule fois où cela ne m’a pas dérangée. Après avoir regardé plus de la moitié de la saison en quelques heures, je suis totalement prise par l’intrigue et passe ma nuit à en faire des cauchemars !
Dès lors, je n’ai plus qu’une idée en tête : me procurer le livre aussi vite que possible.

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Elisabeth Moss, « Defred » dans la série The Handmaid’s Tale

Dans La Servante écarlate nous suivons June, renommée Defred. Ici, même le prénom désigne les femmes fertiles comme étant la possession d’hommes hauts placés. Le récit est assez court et Defred en est la narratrice. Elle nous y relate son quotidien partagé entre cérémonies, sorties pour aller faire les courses alimentaires et nombreux temps morts. C’est durant ces derniers qu’elle se livre, s’oublie dans ses pensées. Elles peuvent parfois sembler décousues comme si Defred cherchait à prendre de la distance vis-à-vis des événements.
La plupart du temps, elle pense à sa famille… Séparée de force de son mari, on lui a également enlevé sa fille. C’est pour eux qu’elle tient, qu’elle se bat et reste en vie. Elle veut les retrouver coûte que coûte.

Dystopie féministe ?

Rappelons-le, une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Bien souvent, elle est la critique d’une système politique ou idéologique.

La servante écarlate décrit les évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement celui de leur corps et de leurs fonctions reproductrices.

la servante écarlate the handmaid's tale illustration par Anna Elena BalbussoCela en fait-il pour autant une dystopie féministe ? L’autrice s’explique à ce sujet : « Dans une dystopie pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. […] Mais Gilead est une dictature […] construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes. »

Ce qui fait la force du roman est la règle que s’est imposée son autrice Margaret Atwood : « Je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété… La Servante écarlate est un condensé des pires aptitudes humaines… La véracité de ces traits d’Histoire rend l’oeuvre encore plus glaçante, crédible et nous pousse à nous demander « Combien de temps nous reste-t-il avant que cela n’arrive ? »

La servante écarlate – Margaret Atwood (Pavillons Poche, Robert Laffont)

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris est le troisième tome apparaissant dans l’ordre chronologique des Rougon-Macquart, juste après La Curée. L’action se déroule aux Halles centrales de Paris qui viennent d’être construites et sont alors le lieu d’un énorme marché à ciel ouvert.

Les Halles ou Le ventre de Paris

Florent arrive au petit matin de l’année 1858 sous un Paris battu par la pluie. Il est affamé, décharné et ne reconnaît rien de la ville où il a naguère vécu. Et pour cause ! Entre temps, les Halles ont été construites…

Véritable organe vivant, les Halles sont personnifiées, suintantes. Elles mâchent, avalent, digèrent, recrachent toute une population sans discontinuer et cela, dès le lever du soleil. Sa place grouille de monde qui se bouscule, de cris qui invitent à l’achat, d’aliments entreposés tant bien que mal. Car à l’époque – et bien loin de ce qu’on connaît aujourd’hui – les Halles sont un immense marché où la nourriture abonde. C’est ici que viennent se fournir les parisiens, que les marchands de la ville et des campagnes avoisinantes viennent vendre leurs produits.

Les Halles-Léon Augustin Lhermitte
Les Halles par Léon Augustin Lhermitte (1895)

Quasiment sans famille, Florent tombe par hasard sur son frère et la femme de celui-ci qui tiennent une charcuterie non loin de là. Ces derniers l’accueillent et lui offrent gîte et couvert. Florent ne cache pas son passé à ses proches : emprisonné à tort suite à un coup d’Etat, il est déporté dans un bagne de Guyane. Même s’il a réussit à s’enfuir et à rejoindre la capitale, son physique rappelle des souvenirs à certains et il ne fait pas bon être un bagnard échappé (RIP Jean Valjean). Un mensonge est donc inventé, Florent sera désormais un cousin éloigné de sa belle-sœur…

Les gras et les maigres, l’Empire et la Révolution

Le contraste entre la famille Quenu et Florent est saisissant.  Les charcutiers aiment l’Empire, ont un commerce florissant et prospère qu’ils ne veulent perdre pour rien au monde quand Florent rêve de Révolution et de redistribution des richesses… Les Quenu sont de bons vivants gras et roses à l’image des viandes disséminées sur leur comptoir quand Florent lui est un utopiste maigre et discret.

L’apothéose de ce décalage constant s’illustre parfaitement dans la scène de la confection du boudin. Alors que Florent raconte le traumatisme de son évasion, les Quenu préparent leur boudin noir. Ils l’écoutent à peine alors que le jeune homme raconte ses pires souvenirs et errances et un parallèle troublant est fait autour des bêtes qu’on égorge pour en récolter le sang encore chaud.

Cette maigrophobie est aussi ce qui va conduire Florent à sa perte. Pour les parisiens bien en chair, le physique de cet homme est un mystère… Pourquoi quelqu’un qui n’aurait rien à se reprocher reste-t-il aussi maigre malgré toute cette bonne nourriture ingurgitée ? Que fait-il tous les soirs dans la boutique de Monsieur Lebigre connue pour ses réunions révolutionnaires ? Dans un Paris où tout le monde se connaît, Florent est épié, jaugé… Comme souvent avec Zola, on sent venir la fin dramatique pour notre héros mais la question est de savoir qui va le dénoncer ? Au fil des pages, les possibilités augmentent. Tout le monde devient un possible délateur.


Un roman passionnant (autant historiquement que sociologiquement) et dur où les personnages gravitent autour des Halles et de sa nourriture en abondance qui est ici un symbole fort. Nous retrouvons dans Le Ventre de Paris les thèmes de prédilection d’Emile Zola avec cette nouvelle construction apparentée à une sorte de monstre, un héros en marge qui « a eu faim toute sa vie » et qui rompt la tranquillité des petits bourgeois, ces « honnêtes gens ».


 

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Ankara aux éditions Turquoise m’a été envoyé dans le cadre de la masse critique Babelio. C’est à Ankara que bat dans les années vingt le cœur de la Révolution Turque menée par Mustafa Kemal. Jeune patriote idéaliste, Selma est alors prise dans la tourmente. La ville devient le théâtre de ses ambitions, de ses amours exaltées. Et si au lieu d’être une femme émancipée, elle n’était qu’une femme égarée dans le tourbillon de l’Histoire ?

Naissance de la capitale de Turquie

Plus connue pour ses chèvres donnant la laine mohair et ses chats au corps couvert d’un duvet apparenté à celui du cygne, ce n’est que plus tard qu’Ankara deviendra la capitale de la Turquie. Il faudra attendre la fin de l’Empire ottoman, des guerres et l’arrivée de Mustafa Kemal. Ce dernier, accompagné d’un gouvernement révolutionnaire fondent une « nouvelle Turquie » et proclame la République.

turquie ankara
Panorama de la capitale de la Turquie Ankara, de nos jours

De nombreux intellectuels sont appelés à donner un nouvel élan à cette ville et au pays tout entier. C’est notamment le cas de Yakup Kadri, auteur déjà acquis aux idées du mouvement national et qui découvre la ville dans les années 20. Ses œuvres sont fortement influencées par les réalités de son pays et de son histoire. Depuis la fin de l’Empire ottoman jusqu’à la République des années cinquante.

Construire une capitale qui incarnerait les valeurs de la modernité européenne au cœur de l’une des plus vieilles provinces de l’Empire ottoman […] où les Turcs seldjoukides avaient posé les fondements d’une civilisation brillante qui faisaient la synthèse des savoirs et des cultures arabe, turque et persane. Et surtout élever une capitale contre la vieille Istanbul qui avait été la ville de deux puissants empires, byzantin et ottoman.

Ces changements vont entraîner de nombreux bouleversements tant sur le plan géographique que religieux mais également faire naître certains clivages…

Ankara : entre traditions et modernité

Basée sur l’exemple de grandes nations modernes, la nouvelle capitale se heurte toutefois aux pièges et dérives de l’occidentalisation. Ankara creuse le fossé entre la Turquie de villes et celle des campagnes et dévoile la contradiction de cet Orient rêvé.
Nous découvrons tout cela à travers les yeux de l’héroïne du roman Selma, fraîchement débarquée à Ankara. Cette dernière salut la libération des femmes que la Turquie moderne a dévoilées mais s’inquiète que certaines soient réduites au rang de dames de maison et de décorations dans les fêtes de la République.

N’avez-vous donc dévoilé les femmes que pour les faire belles et les faire danser ? dit-elle. A quoi bon une liberté aussi futile ?

En quête d’absolu et de bonheur, Selma reste animée d’un esprit patriotique. Elle vit libre et veut travailler pour son pays et profiter des nouvelles opportunités offertes par la Révolution.


Ankara sonne comme une lettre d’amour destinée au pays de l’auteur. Ce dernier qui a profondément rêvé la capitale turque aurait aimé lui voir prendre l’essor qu’il espérait tant pour elle que pour le pays entier et mettre en branle « l’Orient en marche ». Ecrit il y a plus de 80 ans, son roman nous offre une bonne approche historique de la Turquie mais également du quotidien et espérances de ses habitants.


Watership Down de Richard Adams

Watership Down de Richard Adams

Watership Down est le premier roman de l’auteur britannique Richard Adams. J’ai entendu parler de ce livre lors de la soirée littéraire à la librairie Decitre. En effet, quelques libraires y présentaient leurs coups de cœur et je n’ai pas pu résister à l’appel de ce roman jeunesse d’aventures. Publié en 1972, vendu à plus de 50 millions d’exemplaires il se classe parmi les livres les plus lus et les plus appréciés au monde et est traduit en une vingtaine de langues. Réédité par Monsieur Toussaint Louverture pour la rentrée littéraire 2016, le best-seller se pare d’une superbe couverture.

Une fable écologique

Oubliez tout ce que vous pensiez savoir sur les lapins…

Un matin, le jeune lapin Fyveer reçoit la vision apocalyptique de sa famille décimée et de son foyer détruit. La garenne de Sandleford où vit son petit groupe est menacée par le chantier de construction de futures résidences humaines. Alerté par son frère, Hazel notre héros décide de prendre les choses en… pattes et de partir à la conquête d’un nouveau foyer. Commence alors le récit de leurs aventures jusqu’à la Terre promise où ces petits herbivores au bas de la chaîne alimentaire se révéleront pleins de ruse et de courage.

L'adaption au cinéma de Watership Down en 1978
L’adaption au cinéma de Watership Down en 1978

Amoureux de la nature, Richard Adams s’inspire d’une colline au nord du Hampshire pour placer le décor de Watership Down. Y ayant toujours vécu, il porte une attention toute particulière à la description des lieux, de la végétation et des paysages… Ces détails renforcent l’impression de réalisme et de danger omniprésent. Nous nous rendons alors compte qu’à échelle de lapin même le plus petit obstacle peut leur être (presque) insurmontable.

Conte et légendes

Le lapin est une figure incontournable de la culture populaire (Pierre Lapin,  Bugs Bunny, Panpan, Coco Lapin, etc) notamment dans l’univers enfantin. Si Watership Down est estampillé jeunesse il n’en est pas moins un récit d’aventures pouvant plaire à tout âge et qui évite l’anthropomorphisme.

Le groupe de lapins n’est que très peu humanisé. Ils conservent leur instinct de survie, leur volonté de reproduction et répondent à leurs besoins naturels avant tout. Cependant, ils communiquent entre eux à travers un langage qui leur est propre (inventé par l’auteur) et qui contient des mots comme vilou (prédateur), farfaler (manger à l’air libre), kataklop (véhicule à moteur), etc. Leur patrimoine est également constitué de légendes mythologiques (contées au sein du terrier) basées sur les aventures de Shraavilshâ, l’ancêtre des lapins. Richard Adams dira à ce propos « Leur comportement correspond en effet à celui du lapin, mais ils sont en même temps animés par des sentiments humains. »

Le roman explore de nombreux thèmes (l’exil, la survie, l’héroïsme, etc) et chaque chapitre commence par une citation de choix (qui peut être tirée d’une œuvre littéraire célèbre ou d’une chanson populaire) qui fait directement écho à ce qui suit.

Watership Down est typiquement le livre que je regrette de ne pas avoir connu avant. J’aurais aimé le découvrir plus jeune car je sais que l’enfant que j’étais aurais adoré ces aventures. Mieux vaut tard que jamais et je sais que je ne manquerai pas à l’avenir de le faire découvrir autour de moi comme un héritage.

 

Les empreintes dans la jungle – Somerset Maugham

Les empreintes dans la jungle – Somerset Maugham

J’ai eu la chance de découvrir à travers ce recueil publié aux éditions France Loisirs, une part minime de l’œuvre de Somerset Maugham. Rassemblant en tout 26 nouvelles dont Les empreintes dans la jungle, chacune est présentée par un auteur différent (Amélie Nothomb, Tatiana de Rosnay ou encore Gilles Lapouge).

William Somerset Maugham

William Somerset Maugham est l’un des écrivains anglo-saxons les plus lus dans le monde avec à son actif romans, pièces de théâtre, essais et plus de cent nouvelles. Français de cœur et de naissance puisqu’il voit le jour et décède dans notre pays (1874 – 1965), il devient orphelin avant d’atteindre sa dixième année. Il trouvera le réconfort dans les livres et ses études. Diplômé en médecine, c’est de sa plume qu’il souhaite vivre et cette conviction se renforce grâce au bon accueil réservé à ses romans Liza de Lambeth (1897) et Mrs Craddock (1902).

Comédie humaine au cœur des colonies britanniques

Cette réussite et son goût pour les voyages l’emmènent à parcourir le Monde et à se nourrir de ses pérégrinations pour ses écrits. Ce recueil nous entraîne dans les colonies d’alors de l’Empire Britannique. Ayant pour toile de fond la jungle de Bornéo ou un bar à opium de Singapour, il ne reste plus à Maugham qu’à placer ses personnages.

Critique et bien souvent cruel, celui-ci n’épargne pas son prochain, qu’il soit missionnaire ou de la haute bourgeoisie. Drôle ou dramatique, chaque récit nous invite à découvrir sa galerie de personnages avec ses vices ou au contraire ses côtés attachants.

Une oeuvre terriblement humaine qui n’est pas sans rappeler celle de Guy de Maupassant (Boule de Suif, La Parure,…) à qui Somerset rend un constant hommage et qu’il qualifie de « maître de la nouvelle ». Avec Les empreintes dans la jungle, celui-ci nous a prouvé que la relève était assurée.

 

Chronique de La Curée d’Emile Zola

Chronique de La Curée d’Emile Zola

La Curée est le deuxième roman qui prend place chronologiquement dans le vaste projet d’Emile Zola : Les Rougon-Macquart. L’auteur se lance en 1870 dans l’écriture de 20 romans reliés les uns aux autres et qui dépeignent la vie d’une famille sur cinq générations et la société sous le Second Empire. Cette fresque a pour but d’étudier l’influence du milieu sur l’homme et les tares héréditaires de la famille. Cet ensemble de romans marque le triomphe du mouvement littéraire appelé naturalisme dont Zola est le principal représentant.

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La Curée, Le Ventre de Paris et La Conquête de Plassans aux éditions France Loisirs.

Spéculations et urbanisme parisien

Une fois n’est pas coutume, Zola va s’appuyer sur une des grandes transformations qui se produisent à l’époque de son roman pour servir son histoire. Pour La Curée, il s’est inspiré de la spéculation immobilière parisienne qui a marqué la fin du Second Empire et le début des années 1870, marqué par la Crise bancaire de mai 1873 qui a déclenché la Grande dépression. La transformation de Paris a été violemment critiquée par certains de ses contemporains qui dénonçaient son coût faramineux et la réduction de la mixité sociale.

Démolition du Théâtre du Vaudeville pour le percement de la rue Réaumur
Démolition du Théâtre du Vaudeville pour le percement de la rue Réaumur

C’est dans ce contexte historique que vont évoluer nos personnages. Aristide Saccard, spéculateur opportuniste à la recherche constante du profit. Renée Béraud du Châtel, riche héritière qui deviendra la femme de ce dernier pour échapper au scandale du viol dont elle est victime au sortir du couvent. Celle-ci mène une vie de luxe et de mondanités où elle cherche continuellement à palier à son ennui à travers vices et plaisirs. Et Maxime le fils d’Aristide au physique androgyne qui débarque à Paris à la mort de sa mère, profite à outrance de la fortune de son père et de sa belle-mère.

La Curée, titre révélateur

A l’image de ses autres titres (L’Œuvre, La Terre, Le Rêve, L’Argent, etc), celui de La Curée est symbolique. Étymologiquement parlant la curée est le morceau de la bête que l’on donne aux chiens à la fin de la chasse. Par extension, il s’agit de toute espèce de pitance. Ici, c’est au dépeçage de Paris qu’Aristide Saccard participe. Il accumule rapidement une grande fortune en achetant à bas prix des immeubles entiers, dont il sait qu’ils seront bientôt rachetés à prix d’or par la ville, qui souhaite les détruire afin de construire les futurs grands boulevards de la capitale.

Outre ces questions d’argent, le roman comporte également plusieurs intrigues amoureuses. La plus marquante étant la relation semi-incestueuse qui finira par se nouer entre Renée et Maxime.

Si la trame laisse peu de place à l’optimisme c’est l’évolution des personnages qui est intéressante. Dans une société bourgeoise futile et où tout est motif à calculs, il leur manque l’essentiel. Ainsi, ils sont avides d’attention, d’amour ou d’argent et cela jusqu’à les pousser au crime. On retrouve ici tout ce qui fait la puissance des romans d’Emile Zola. Un contexte historique fort et ses répercussions sur un échantillon de la population parisienne. Causes et conséquences, le tout agrémenté de l’héritage social d’une famille.

Chronique de Portrait de femme d’Henry James

Chronique de Portrait de femme d’Henry James

Portrait de femme (publié aux éditions 10|18) est un roman d’Henry James (1843 – 1916) qui serait, selon le critique littéraire Harold Bloom le portrait de l’écrivain en femme.

Peu après les années 1870 aux Etats-Unis, Isabel notre héroïne fraîchement orpheline rencontre pour la première fois sa tante Mrs Touchett. Celle-ci, touchée par la jeune fille et le potentiel qu’elle décèle en elle la prend sous son aile afin de l’emmener dans un voyage qui s’avérera initiatique.

Isabel va alors découvrir le monde puisqu’elle quitte très vite son pays natal pour découvrir l’Europe : Londres, Paris, Florence et enfin Rome. Elle gravite dans les sphères de l’Aristocratie qui lui étaient jusqu’alors inconnues et se fait très vite remarquer. Belle, intelligente et indépendante, les soupirants se bousculent. Cependant, celle-ci ne cherche qu’à s’accomplir intellectuellement et surtout seule, loin du mariage et de ses carcans.

Henry James, précurseur du roman moderne

Si l’histoire met du temps à se mettre en place c’est que l’auteur nous pose subtilement un décor, une ambiance mais surtout des personnages. Son roman recèle en effet de toute une galerie de sujets parfaitement travaillés. Chacun est minutieusement décrit, que ce soit physiquement mais aussi psychologiquement.

Les dialogues et réparties ne sont quant à eux pas en reste et sont finement ciselés. On assiste parfois à des enchaînements de morceaux de conversations mis bout à bout qui forment comme un monologue, au delà d’une forme conventionnelle qui alourdirait ici le récit.

L’auteur manie avec brio son point de vue narratif afin de nous tenir en haleine. Il y a ce qu’il veut bien nous dire de l’histoire et ce qu’il nous cache délibérément. De ce fait, le lecteur est happé par l’histoire et est amené à se poser les mêmes questions que certains personnages qui sont également dans le flou. Une réelle impression d’immersion se fait alors à la lecture.

Il n’y a pas de réel rebondissement d’action mais une sorte de flottement agréable dans ce livre à la croisée des romans de Jane Austen et des Liaisons Dangereuses. J’ai pour ma part beaucoup aimé la façon dont Henry James traite cette histoire, on ressent le réel attachement qu’il porte à ses protagonistes et en particulier à Isabel qui est éloigné des personnages féminins romanesques que l’on a l’habitude de découvrir.

En bref, des personnages aboutis et une réflexion intéressante sur la condition féminine et la question du mariage à la fin du XIXème siècle. A découvrir.