La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate de Margaret Atwood

La servante écarlate paraît pour la première fois en 1985 et se vend à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Banni dans certains lycées, il est – au même titre que le 1984 d’Orwell – devenu un classique de la littérature anglophone. Son autrice est Canadienne où elle a enseigné la littérature et sort en 1969, son premier roman intitulé La Femme comestible. Elle y aborde ce qui sera ses thèmes de prédilection : l’aliénation de la femme et la société de surconsommation. Elle est désormais l’autrice d’une quarantaine de livres dont certains primés.

Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.

J’ai découvert La Servante écarlate avec la série diffusée sur OCS puis avec le roman d’Atwood. Normalement, je préfère toujours lire l’oeuvre originale avant de voir son adaptation mais je dois avouer que c’est la seule fois où cela ne m’a pas dérangée. Après avoir regardé plus de la moitié de la saison en quelques heures, je suis totalement prise par l’intrigue et passe ma nuit à en faire des cauchemars !
Dès lors, je n’ai plus qu’une idée en tête : me procurer le livre aussi vite que possible.

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Elisabeth Moss, « Defred » dans la série The Handmaid’s Tale

Dans La Servante écarlate nous suivons June, renommée Defred. Ici, même le prénom désigne les femmes fertiles comme étant la possession d’hommes hauts placés. Le récit est assez court et Defred en est la narratrice. Elle nous y relate son quotidien partagé entre cérémonies, sorties pour aller faire les courses alimentaires et nombreux temps morts. C’est durant ces derniers qu’elle se livre, s’oublie dans ses pensées. Elles peuvent parfois sembler décousues comme si Defred cherchait à prendre de la distance vis-à-vis des événements.
La plupart du temps, elle pense à sa famille… Séparée de force de son mari, on lui a également enlevé sa fille. C’est pour eux qu’elle tient, qu’elle se bat et reste en vie. Elle veut les retrouver coûte que coûte.

Dystopie féministe ?

Rappelons-le, une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Bien souvent, elle est la critique d’une système politique ou idéologique.

La servante écarlate décrit les évolutions politiques visant à prendre le contrôle des femmes, particulièrement celui de leur corps et de leurs fonctions reproductrices.

la servante écarlate the handmaid's tale illustration par Anna Elena BalbussoCela en fait-il pour autant une dystopie féministe ? L’autrice s’explique à ce sujet : « Dans une dystopie pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. […] Mais Gilead est une dictature […] construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes. »

Ce qui fait la force du roman est la règle que s’est imposée son autrice Margaret Atwood : « Je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. » Les pendaisons en groupe, les victimes déchiquetées par la foule, les tenues propres à chaque caste et à chaque classe, les enfants volés par des régimes et remis à des officiels de haut rang, l’interdiction de l’apprentissage de la lecture, le déni du droit à la propriété… La Servante écarlate est un condensé des pires aptitudes humaines… La véracité de ces traits d’Histoire rend l’oeuvre encore plus glaçante, crédible et nous pousse à nous demander « Combien de temps nous reste-t-il avant que cela n’arrive ? »

La servante écarlate – Margaret Atwood (Pavillons Poche, Robert Laffont)

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris d’Emile Zola

Le ventre de Paris est le troisième tome apparaissant dans l’ordre chronologique des Rougon-Macquart, juste après La Curée. L’action se déroule aux Halles centrales de Paris qui viennent d’être construites et sont alors le lieu d’un énorme marché à ciel ouvert.

Les Halles ou Le ventre de Paris

Florent arrive au petit matin de l’année 1858 sous un Paris battu par la pluie. Il est affamé, décharné et ne reconnaît rien de la ville où il a naguère vécu. Et pour cause ! Entre temps, les Halles ont été construites…

Véritable organe vivant, les Halles sont personnifiées, suintantes. Elles mâchent, avalent, digèrent, recrachent toute une population sans discontinuer et cela, dès le lever du soleil. Sa place grouille de monde qui se bouscule, de cris qui invitent à l’achat, d’aliments entreposés tant bien que mal. Car à l’époque – et bien loin de ce qu’on connaît aujourd’hui – les Halles sont un immense marché où la nourriture abonde. C’est ici que viennent se fournir les parisiens, que les marchands de la ville et des campagnes avoisinantes viennent vendre leurs produits.

Les Halles-Léon Augustin Lhermitte
Les Halles par Léon Augustin Lhermitte (1895)

Quasiment sans famille, Florent tombe par hasard sur son frère et la femme de celui-ci qui tiennent une charcuterie non loin de là. Ces derniers l’accueillent et lui offrent gîte et couvert. Florent ne cache pas son passé à ses proches : emprisonné à tort suite à un coup d’Etat, il est déporté dans un bagne de Guyane. Même s’il a réussit à s’enfuir et à rejoindre la capitale, son physique rappelle des souvenirs à certains et il ne fait pas bon être un bagnard échappé (RIP Jean Valjean). Un mensonge est donc inventé, Florent sera désormais un cousin éloigné de sa belle-sœur…

Les gras et les maigres, l’Empire et la Révolution

Le contraste entre la famille Quenu et Florent est saisissant.  Les charcutiers aiment l’Empire, ont un commerce florissant et prospère qu’ils ne veulent perdre pour rien au monde quand Florent rêve de Révolution et de redistribution des richesses… Les Quenu sont de bons vivants gras et roses à l’image des viandes disséminées sur leur comptoir quand Florent lui est un utopiste maigre et discret.

L’apothéose de ce décalage constant s’illustre parfaitement dans la scène de la confection du boudin. Alors que Florent raconte le traumatisme de son évasion, les Quenu préparent leur boudin noir. Ils l’écoutent à peine alors que le jeune homme raconte ses pires souvenirs et errances et un parallèle troublant est fait autour des bêtes qu’on égorge pour en récolter le sang encore chaud.

Cette maigrophobie est aussi ce qui va conduire Florent à sa perte. Pour les parisiens bien en chair, le physique de cet homme est un mystère… Pourquoi quelqu’un qui n’aurait rien à se reprocher reste-t-il aussi maigre malgré toute cette bonne nourriture ingurgitée ? Que fait-il tous les soirs dans la boutique de Monsieur Lebigre connue pour ses réunions révolutionnaires ? Dans un Paris où tout le monde se connaît, Florent est épié, jaugé… Comme souvent avec Zola, on sent venir la fin dramatique pour notre héros mais la question est de savoir qui va le dénoncer ? Au fil des pages, les possibilités augmentent. Tout le monde devient un possible délateur.


Un roman passionnant (autant historiquement que sociologiquement) et dur où les personnages gravitent autour des Halles et de sa nourriture en abondance qui est ici un symbole fort. Nous retrouvons dans Le Ventre de Paris les thèmes de prédilection d’Emile Zola avec cette nouvelle construction apparentée à une sorte de monstre, un héros en marge qui « a eu faim toute sa vie » et qui rompt la tranquillité des petits bourgeois, ces « honnêtes gens ».


 

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Ankara aux éditions Turquoise m’a été envoyé dans le cadre de la masse critique Babelio. C’est à Ankara que bat dans les années vingt le cœur de la Révolution Turque menée par Mustafa Kemal. Jeune patriote idéaliste, Selma est alors prise dans la tourmente. La ville devient le théâtre de ses ambitions, de ses amours exaltées. Et si au lieu d’être une femme émancipée, elle n’était qu’une femme égarée dans le tourbillon de l’Histoire ?

Naissance de la capitale de Turquie

Plus connue pour ses chèvres donnant la laine mohair et ses chats au corps couvert d’un duvet apparenté à celui du cygne, ce n’est que plus tard qu’Ankara deviendra la capitale de la Turquie. Il faudra attendre la fin de l’Empire ottoman, des guerres et l’arrivée de Mustafa Kemal. Ce dernier, accompagné d’un gouvernement révolutionnaire fondent une « nouvelle Turquie » et proclame la République.

turquie ankara
Panorama de la capitale de la Turquie Ankara, de nos jours

De nombreux intellectuels sont appelés à donner un nouvel élan à cette ville et au pays tout entier. C’est notamment le cas de Yakup Kadri, auteur déjà acquis aux idées du mouvement national et qui découvre la ville dans les années 20. Ses œuvres sont fortement influencées par les réalités de son pays et de son histoire. Depuis la fin de l’Empire ottoman jusqu’à la République des années cinquante.

Construire une capitale qui incarnerait les valeurs de la modernité européenne au cœur de l’une des plus vieilles provinces de l’Empire ottoman […] où les Turcs seldjoukides avaient posé les fondements d’une civilisation brillante qui faisaient la synthèse des savoirs et des cultures arabe, turque et persane. Et surtout élever une capitale contre la vieille Istanbul qui avait été la ville de deux puissants empires, byzantin et ottoman.

Ces changements vont entraîner de nombreux bouleversements tant sur le plan géographique que religieux mais également faire naître certains clivages…

Ankara : entre traditions et modernité

Basée sur l’exemple de grandes nations modernes, la nouvelle capitale se heurte toutefois aux pièges et dérives de l’occidentalisation. Ankara creuse le fossé entre la Turquie de villes et celle des campagnes et dévoile la contradiction de cet Orient rêvé.
Nous découvrons tout cela à travers les yeux de l’héroïne du roman Selma, fraîchement débarquée à Ankara. Cette dernière salut la libération des femmes que la Turquie moderne a dévoilées mais s’inquiète que certaines soient réduites au rang de dames de maison et de décorations dans les fêtes de la République.

N’avez-vous donc dévoilé les femmes que pour les faire belles et les faire danser ? dit-elle. A quoi bon une liberté aussi futile ?

En quête d’absolu et de bonheur, Selma reste animée d’un esprit patriotique. Elle vit libre et veut travailler pour son pays et profiter des nouvelles opportunités offertes par la Révolution.


Ankara sonne comme une lettre d’amour destinée au pays de l’auteur. Ce dernier qui a profondément rêvé la capitale turque aurait aimé lui voir prendre l’essor qu’il espérait tant pour elle que pour le pays entier et mettre en branle « l’Orient en marche ». Ecrit il y a plus de 80 ans, son roman nous offre une bonne approche historique de la Turquie mais également du quotidien et espérances de ses habitants.


Watership Down de Richard Adams

Watership Down de Richard Adams

Watership Down est le premier roman de l’auteur britannique Richard Adams. J’ai entendu parler de ce livre lors de la soirée littéraire à la librairie Decitre. En effet, quelques libraires y présentaient leurs coups de cœur et je n’ai pas pu résister à l’appel de ce roman jeunesse d’aventures. Publié en 1972, vendu à plus de 50 millions d’exemplaires il se classe parmi les livres les plus lus et les plus appréciés au monde et est traduit en une vingtaine de langues. Réédité par Monsieur Toussaint Louverture pour la rentrée littéraire 2016, le best-seller se pare d’une superbe couverture.

Une fable écologique

Oubliez tout ce que vous pensiez savoir sur les lapins…

Un matin, le jeune lapin Fyveer reçoit la vision apocalyptique de sa famille décimée et de son foyer détruit. La garenne de Sandleford où vit son petit groupe est menacée par le chantier de construction de futures résidences humaines. Alerté par son frère, Hazel notre héros décide de prendre les choses en… pattes et de partir à la conquête d’un nouveau foyer. Commence alors le récit de leurs aventures jusqu’à la Terre promise où ces petits herbivores au bas de la chaîne alimentaire se révéleront pleins de ruse et de courage.

L'adaption au cinéma de Watership Down en 1978
L’adaption au cinéma de Watership Down en 1978

Amoureux de la nature, Richard Adams s’inspire d’une colline au nord du Hampshire pour placer le décor de Watership Down. Y ayant toujours vécu, il porte une attention toute particulière à la description des lieux, de la végétation et des paysages… Ces détails renforcent l’impression de réalisme et de danger omniprésent. Nous nous rendons alors compte qu’à échelle de lapin même le plus petit obstacle peut leur être (presque) insurmontable.

Conte et légendes

Le lapin est une figure incontournable de la culture populaire (Pierre Lapin,  Bugs Bunny, Panpan, Coco Lapin, etc) notamment dans l’univers enfantin. Si Watership Down est estampillé jeunesse il n’en est pas moins un récit d’aventures pouvant plaire à tout âge et qui évite l’anthropomorphisme.

Le groupe de lapins n’est que très peu humanisé. Ils conservent leur instinct de survie, leur volonté de reproduction et répondent à leurs besoins naturels avant tout. Cependant, ils communiquent entre eux à travers un langage qui leur est propre (inventé par l’auteur) et qui contient des mots comme vilou (prédateur), farfaler (manger à l’air libre), kataklop (véhicule à moteur), etc. Leur patrimoine est également constitué de légendes mythologiques (contées au sein du terrier) basées sur les aventures de Shraavilshâ, l’ancêtre des lapins. Richard Adams dira à ce propos « Leur comportement correspond en effet à celui du lapin, mais ils sont en même temps animés par des sentiments humains. »

Le roman explore de nombreux thèmes (l’exil, la survie, l’héroïsme, etc) et chaque chapitre commence par une citation de choix (qui peut être tirée d’une œuvre littéraire célèbre ou d’une chanson populaire) qui fait directement écho à ce qui suit.

Watership Down est typiquement le livre que je regrette de ne pas avoir connu avant. J’aurais aimé le découvrir plus jeune car je sais que l’enfant que j’étais aurais adoré ces aventures. Mieux vaut tard que jamais et je sais que je ne manquerai pas à l’avenir de le faire découvrir autour de moi comme un héritage.

 

Les empreintes dans la jungle – Somerset Maugham

Les empreintes dans la jungle – Somerset Maugham

J’ai eu la chance de découvrir à travers ce recueil publié aux éditions France Loisirs, une part minime de l’œuvre de Somerset Maugham. Rassemblant en tout 26 nouvelles dont Les empreintes dans la jungle, chacune est présentée par un auteur différent (Amélie Nothomb, Tatiana de Rosnay ou encore Gilles Lapouge).

William Somerset Maugham

William Somerset Maugham est l’un des écrivains anglo-saxons les plus lus dans le monde avec à son actif romans, pièces de théâtre, essais et plus de cent nouvelles. Français de cœur et de naissance puisqu’il voit le jour et décède dans notre pays (1874 – 1965), il devient orphelin avant d’atteindre sa dixième année. Il trouvera le réconfort dans les livres et ses études. Diplômé en médecine, c’est de sa plume qu’il souhaite vivre et cette conviction se renforce grâce au bon accueil réservé à ses romans Liza de Lambeth (1897) et Mrs Craddock (1902).

Comédie humaine au cœur des colonies britanniques

Cette réussite et son goût pour les voyages l’emmènent à parcourir le Monde et à se nourrir de ses pérégrinations pour ses écrits. Ce recueil nous entraîne dans les colonies d’alors de l’Empire Britannique. Ayant pour toile de fond la jungle de Bornéo ou un bar à opium de Singapour, il ne reste plus à Maugham qu’à placer ses personnages.

Critique et bien souvent cruel, celui-ci n’épargne pas son prochain, qu’il soit missionnaire ou de la haute bourgeoisie. Drôle ou dramatique, chaque récit nous invite à découvrir sa galerie de personnages avec ses vices ou au contraire ses côtés attachants.

Une oeuvre terriblement humaine qui n’est pas sans rappeler celle de Guy de Maupassant (Boule de Suif, La Parure,…) à qui Somerset rend un constant hommage et qu’il qualifie de « maître de la nouvelle ». Avec Les empreintes dans la jungle, celui-ci nous a prouvé que la relève était assurée.

 

Chronique de La Curée d’Emile Zola

Chronique de La Curée d’Emile Zola

La Curée est le deuxième roman qui prend place chronologiquement dans le vaste projet d’Emile Zola : Les Rougon-Macquart. L’auteur se lance en 1870 dans l’écriture de 20 romans reliés les uns aux autres et qui dépeignent la vie d’une famille sur cinq générations et la société sous le Second Empire. Cette fresque a pour but d’étudier l’influence du milieu sur l’homme et les tares héréditaires de la famille. Cet ensemble de romans marque le triomphe du mouvement littéraire appelé naturalisme dont Zola est le principal représentant.

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La Curée, Le Ventre de Paris et La Conquête de Plassans aux éditions France Loisirs.

Spéculations et urbanisme parisien

Une fois n’est pas coutume, Zola va s’appuyer sur une des grandes transformations qui se produisent à l’époque de son roman pour servir son histoire. Pour La Curée, il s’est inspiré de la spéculation immobilière parisienne qui a marqué la fin du Second Empire et le début des années 1870, marqué par la Crise bancaire de mai 1873 qui a déclenché la Grande dépression. La transformation de Paris a été violemment critiquée par certains de ses contemporains qui dénonçaient son coût faramineux et la réduction de la mixité sociale.

Démolition du Théâtre du Vaudeville pour le percement de la rue Réaumur
Démolition du Théâtre du Vaudeville pour le percement de la rue Réaumur

C’est dans ce contexte historique que vont évoluer nos personnages. Aristide Saccard, spéculateur opportuniste à la recherche constante du profit. Renée Béraud du Châtel, riche héritière qui deviendra la femme de ce dernier pour échapper au scandale du viol dont elle est victime au sortir du couvent. Celle-ci mène une vie de luxe et de mondanités où elle cherche continuellement à palier à son ennui à travers vices et plaisirs. Et Maxime le fils d’Aristide au physique androgyne qui débarque à Paris à la mort de sa mère, profite à outrance de la fortune de son père et de sa belle-mère.

La Curée, titre révélateur

A l’image de ses autres titres (L’Œuvre, La Terre, Le Rêve, L’Argent, etc), celui de La Curée est symbolique. Étymologiquement parlant la curée est le morceau de la bête que l’on donne aux chiens à la fin de la chasse. Par extension, il s’agit de toute espèce de pitance. Ici, c’est au dépeçage de Paris qu’Aristide Saccard participe. Il accumule rapidement une grande fortune en achetant à bas prix des immeubles entiers, dont il sait qu’ils seront bientôt rachetés à prix d’or par la ville, qui souhaite les détruire afin de construire les futurs grands boulevards de la capitale.

Outre ces questions d’argent, le roman comporte également plusieurs intrigues amoureuses. La plus marquante étant la relation semi-incestueuse qui finira par se nouer entre Renée et Maxime.

Si la trame laisse peu de place à l’optimisme c’est l’évolution des personnages qui est intéressante. Dans une société bourgeoise futile et où tout est motif à calculs, il leur manque l’essentiel. Ainsi, ils sont avides d’attention, d’amour ou d’argent et cela jusqu’à les pousser au crime. On retrouve ici tout ce qui fait la puissance des romans d’Emile Zola. Un contexte historique fort et ses répercussions sur un échantillon de la population parisienne. Causes et conséquences, le tout agrémenté de l’héritage social d’une famille.

Chronique de Portrait de femme d’Henry James

Chronique de Portrait de femme d’Henry James

Portrait de femme (publié aux éditions 10|18) est un roman d’Henry James (1843 – 1916) qui serait, selon le critique littéraire Harold Bloom le portrait de l’écrivain en femme.

Peu après les années 1870 aux Etats-Unis, Isabel notre héroïne fraîchement orpheline rencontre pour la première fois sa tante Mrs Touchett. Celle-ci, touchée par la jeune fille et le potentiel qu’elle décèle en elle la prend sous son aile afin de l’emmener dans un voyage qui s’avérera initiatique.

Isabel va alors découvrir le monde puisqu’elle quitte très vite son pays natal pour découvrir l’Europe : Londres, Paris, Florence et enfin Rome. Elle gravite dans les sphères de l’Aristocratie qui lui étaient jusqu’alors inconnues et se fait très vite remarquer. Belle, intelligente et indépendante, les soupirants se bousculent. Cependant, celle-ci ne cherche qu’à s’accomplir intellectuellement et surtout seule, loin du mariage et de ses carcans.

Henry James, précurseur du roman moderne

Si l’histoire met du temps à se mettre en place c’est que l’auteur nous pose subtilement un décor, une ambiance mais surtout des personnages. Son roman recèle en effet de toute une galerie de sujets parfaitement travaillés. Chacun est minutieusement décrit, que ce soit physiquement mais aussi psychologiquement.

Les dialogues et réparties ne sont quant à eux pas en reste et sont finement ciselés. On assiste parfois à des enchaînements de morceaux de conversations mis bout à bout qui forment comme un monologue, au delà d’une forme conventionnelle qui alourdirait ici le récit.

L’auteur manie avec brio son point de vue narratif afin de nous tenir en haleine. Il y a ce qu’il veut bien nous dire de l’histoire et ce qu’il nous cache délibérément. De ce fait, le lecteur est happé par l’histoire et est amené à se poser les mêmes questions que certains personnages qui sont également dans le flou. Une réelle impression d’immersion se fait alors à la lecture.

Il n’y a pas de réel rebondissement d’action mais une sorte de flottement agréable dans ce livre à la croisée des romans de Jane Austen et des Liaisons Dangereuses. J’ai pour ma part beaucoup aimé la façon dont Henry James traite cette histoire, on ressent le réel attachement qu’il porte à ses protagonistes et en particulier à Isabel qui est éloigné des personnages féminins romanesques que l’on a l’habitude de découvrir.

En bref, des personnages aboutis et une réflexion intéressante sur la condition féminine et la question du mariage à la fin du XIXème siècle. A découvrir.