No home de Yaa Gyasi

No home de Yaa Gyasi

No Home (éditions Calmann Lévy) est le premier roman de Yaa Gyasi.  Née au Ghana, elle part s’installer avec sa famille aux États-Unis à l’âge de 2 ans. Elle y reviendra plusieurs années plus tard et ce voyage fera naître en elle l’envie d’écrire cette histoire.

Esclavage et châtiments

Au 18ème siècle sur la Côte-de-l’Or, nous suivons les prémices de la vie d’Effia et Esi, deux demi-sœurs. Sitôt devenue femme, Effia est mariée à un officier britannique. Elle vit avec lui au fort de Cape Coast tandis qu’aux niveaux inférieurs, des prisonniers attendent d’être vendus et emportés comme esclaves par des bateaux. En parallèle à cela et à la suite d’une guerre de tribus, Esi est faite prisonnière et vendue au fort, attendant d’être envoyée en Amérique.

Ainsi commence le récit de No Home. Entre Afrique et Amérique, Histoire et fiction, nous suivons la descendance des deux femmes. En tout, c’est avec 14 protagonistes que nous faisons connaissance. Les chapitres sont finalement assez courts et entraînent d’abord une sensation de frustration. Les personnages sont si travaillés, profonds et ont tellement de choses à nous transmettre qu’il est difficile de passer à un autre. Et si au début cette sensation de privation ne fait que croître, elle se change finalement en gratification. Les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, tous les membres de cette immense famille ayant leur pierre à poser à l’édifice.

Je suis trop vieux pour aller en Amérique. Trop vieux aussi pour la révolution. En outre, si nous allons étudier chez les Blancs, nous apprendrons seulement ce que les Blancs veulent que nous apprenions. Nous reviendrons pour construire le pays que les Blancs veulent que nous construisions. Un pays qui continuera à les servir. Nous ne serons jamais libres.

Le thème principal est bien évidemment l’esclavage mais No Home aborde de manière plus large les problèmes auxquels les africains ont pu être confrontés. Racisme, difficultés liées au métissage, emprisonnements systématiques des noirs pour les faire travailler de force dans des mines, abus des blancs qui détiennent le pouvoir, immigrations difficiles, etc. Chacune de ces personnes représente une conséquence directe à l’esclavagisme et ses répercussions. No Home est le récit de ces transmissions, qu’elles soient conscientes ou non. De génération en génération, c’est 250 ans d’Histoire africaine que ce roman couvre avec brio.

Roman gagné via un concours organisé par MyPrettyBooks.

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom d’Harriet Beecher-Stowe

La Case de l’oncle Tom est un roman d’époque abolitionniste publié en 1852. À la fois réquisitoire contre l’esclavage et récit de fiction, il s’écoule dans l’année suivant sa parution à plus de 300 000 exemplaires et est le roman le plus vendu au 19ème siècle. La genèse de ce roman repose sur plusieurs points : historiques, politiques et religieux mais également sur les inclinations de son autrice Harriet Beecher-Stowe.

L’esclavage aux États-Unis

L’esclavage commence peu après l’installation des premiers colons britanniques en Virginie (1619) et se termine avec l’adoption du 13ème amendement de la Constitution américaine (1865). Les esclaves étaient utilisés comme domestiques et dans le secteur agricole, en particulier dans les plantations de tabac puis de coton, principale culture d’exportation du pays. Avant la guerre de Sécession, le recensement américain de 1860 dénombre quatre millions d’esclaves (Source : Wikipédia).

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Esclaves dans une plantation de coton

La Case de l’oncle Tom

Dans une plantation du Kentucky au 19ème siècle, nous découvrons les Shelby, un couple endetté. Pour racheter ses dettes, l’homme se voit obligé de vendre deux de ses esclaves : Tom qui est là depuis son enfance et le fils d’Élisa, la servante de sa femme. Alors que Mr Shelby annonce à cette dernière le marché qu’il a conclu, Élisa qui a pressenti un danger et écouté aux portes prend la fuite avec son enfant. Tom qui est quant à lui très croyant, décide d’accepter son sort et de s’en remettre à Dieu. Le fils de la famille George Shelby apprend la nouvelle et entre dans une colère noire. Profondément attaché à Tom, il lui promet qu’il le rachètera par tous les moyens.

La vie passe jour après jour ; ainsi s’écoulèrent deux années de l’existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur aimait ; il soupirait après tout ce qu’il avait laissé derrière lui, et cependant nous ne pouvons pas dire qu’il fût malheureux… La harpe des sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n’en brise pas à la fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses douceurs et ses allègements, et que, si nous n’avons pas été complètement heureux, nous n’avons pas été non plus complètement malheureux…

D’un chapitre à l’autre, nous allons suivre le parcours des différents personnages. La romancière mêle plusieurs intrigues et avec elles plusieurs lieux tels que La Nouvelle-Orléans, l’Ohio ou encore la Louisiane. Il est également à noter que La Case de l’oncle Tom était un feuilleton publié dans un journal et que ce genre nécessite de tenir en haleine son lectorat, prouesse que semble maîtriser Harriet Beecher-Stowe tant le besoin de connaître la suite des événements devient pressant.

Harriet Beecher-Stowe

Harriet Beecher-Stowe la case de l'oncle tomLa Case de l’oncle Tom n’aurait pu voir le jour sans les inclinations de son autrice. En effet, il s’agit d’un thème qui lui tient à cœur et sur lequel elle n’a eu de cesse de se renseigner. En 1833, elle visite une plantation du Kentucky – qui deviendra le berceau de notre histoire – parle avec son frère de ce à quoi il a assisté en ayant vécu à La Nouvelle-Orléans et a lu bon nombre de mémoires et récits d’esclaves.

Fille d’un pasteur calviniste (doctrine théologique protestante et une approche de la vie chrétienne qui reposent sur le principe de la souveraineté de Dieu en toutes choses), l’influence du puritanisme sera constante dans la vie et l’œuvre d’Harriet Beecher-Stowe. Elle écrira dans la préface de l’édition européenne de La Case de l’oncle Tom : « Le grand mystère qui partagent toutes les nations chrétiennes, l’union de Dieu avec l’homme par l’entremise de Jésus-Christ, donne à l’existence humaine sa terrible sainteté et, aux yeux de qui croit vraiment en Jésus, celui qui foule aux pieds les droits de ses frère est non seulement inhumain mais sacrilège… et la pire forme de ce sacrilège est l’institution de l’esclavage« .

Pour toutes ces raisons, la romancière laisse une grande place à la religion et à la perspective morale dans ce récit. De ce fait, elle s’adresse souvent à son lecteur, l’interpelle et lui demande directement de prendre parti à son histoire. La religion et plus précisément l’hypocrisie de certains croyants y est largement dénoncée. Elle remet en cause les pratiques de son pays qu’elles soient politiques, morales ou religieuses. Et quoi de mieux pour cela que de faire de son personnage principal un messie noir, martyre tendant l’autre joue et rachetant nos péchés. La méthode n’est pas des plus subtiles certes mais la symbolique est forte. La Case de l’oncle Tom est un classique à lire tant pour sa construction, son écriture que pour ses thèmes. Il pose d’ailleurs la question de l’après abolition : même si l’esclavage avait lieu dans les États du Sud, il engage la responsabilité de tous les américains dans l’organisation sociale et économique d’une « réinsertion » pour tous les esclaves libres.

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Ankara aux éditions Turquoise m’a été envoyé dans le cadre de la masse critique Babelio. C’est à Ankara que bat dans les années vingt le cœur de la Révolution Turque menée par Mustafa Kemal. Jeune patriote idéaliste, Selma est alors prise dans la tourmente. La ville devient le théâtre de ses ambitions, de ses amours exaltées. Et si au lieu d’être une femme émancipée, elle n’était qu’une femme égarée dans le tourbillon de l’Histoire ?

Naissance de la capitale de Turquie

Plus connue pour ses chèvres donnant la laine mohair et ses chats au corps couvert d’un duvet apparenté à celui du cygne, ce n’est que plus tard qu’Ankara deviendra la capitale de la Turquie. Il faudra attendre la fin de l’Empire ottoman, des guerres et l’arrivée de Mustafa Kemal. Ce dernier, accompagné d’un gouvernement révolutionnaire fondent une « nouvelle Turquie » et proclame la République.

turquie ankara
Panorama de la capitale de la Turquie Ankara, de nos jours

De nombreux intellectuels sont appelés à donner un nouvel élan à cette ville et au pays tout entier. C’est notamment le cas de Yakup Kadri, auteur déjà acquis aux idées du mouvement national et qui découvre la ville dans les années 20. Ses œuvres sont fortement influencées par les réalités de son pays et de son histoire. Depuis la fin de l’Empire ottoman jusqu’à la République des années cinquante.

Construire une capitale qui incarnerait les valeurs de la modernité européenne au cœur de l’une des plus vieilles provinces de l’Empire ottoman […] où les Turcs seldjoukides avaient posé les fondements d’une civilisation brillante qui faisaient la synthèse des savoirs et des cultures arabe, turque et persane. Et surtout élever une capitale contre la vieille Istanbul qui avait été la ville de deux puissants empires, byzantin et ottoman.

Ces changements vont entraîner de nombreux bouleversements tant sur le plan géographique que religieux mais également faire naître certains clivages…

Ankara : entre traditions et modernité

Basée sur l’exemple de grandes nations modernes, la nouvelle capitale se heurte toutefois aux pièges et dérives de l’occidentalisation. Ankara creuse le fossé entre la Turquie de villes et celle des campagnes et dévoile la contradiction de cet Orient rêvé.
Nous découvrons tout cela à travers les yeux de l’héroïne du roman Selma, fraîchement débarquée à Ankara. Cette dernière salut la libération des femmes que la Turquie moderne a dévoilées mais s’inquiète que certaines soient réduites au rang de dames de maison et de décorations dans les fêtes de la République.

N’avez-vous donc dévoilé les femmes que pour les faire belles et les faire danser ? dit-elle. A quoi bon une liberté aussi futile ?

En quête d’absolu et de bonheur, Selma reste animée d’un esprit patriotique. Elle vit libre et veut travailler pour son pays et profiter des nouvelles opportunités offertes par la Révolution.


Ankara sonne comme une lettre d’amour destinée au pays de l’auteur. Ce dernier qui a profondément rêvé la capitale turque aurait aimé lui voir prendre l’essor qu’il espérait tant pour elle que pour le pays entier et mettre en branle « l’Orient en marche ». Ecrit il y a plus de 80 ans, son roman nous offre une bonne approche historique de la Turquie mais également du quotidien et espérances de ses habitants.


Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal (aux éditions Gallimard) faisait partie de ces livres que je souhaitais le plus lire en 2016. Très intéressée par le sujet qu’il aborde je n’ai été que confortée dans cette envie en lisant les différentes critiques mais également le classement des 20 meilleurs livres par le Magazine Lire où il figure premier dans la catégorie Révélation française. C’est donc avec joie que je l’ai découvert au pied du sapin et lu en quelques jours…

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Dans Règne animal, nous suivons une famille du début à la fin du vingtième siècle. Dans la campagne française, la génitrice, le géniteur et leur fille Éléonore tiennent une petite exploitation agricole et élèvent également quelques bêtes. Cet équilibre précaire va néanmoins basculer un peu plus avec les ravages physiques et psychologiques qu’entraînent la Guerre de 1914. Quelques années plus tard c’est au cœur d’un élevage porcin de grand ampleur que nous retrouvons les héritiers de cette famille paysanne.

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière »

Ce qui saute aux yeux dès les premières lignes du roman de Jean-Baptiste Del Amo ce sont les descriptions lyriques au vocabulaire très riche qu’il fait de la Nature. Le rythme est lent, notre lecture contemplative. Le quotidien de cette famille de paysans se fait au rythme des tâches à accomplir dans la ferme et les champs. Dès l’aube ils travaillent la Terre et s’endorment harassés avec le coucher de soleil. Ce choix de vie – qui s’est souvent transmis de père en fils – ne permet pas de jours de congé. Du travail fourni chaque jour dépend leur survie et le maintien d’un certain niveau de vie. Ils dépendent totalement des animaux et des soins qu’ils leur apportent ainsi que de la Terre. Cette Terre nourricière avec qui se créé ce rapport si particulier, presque sensuel.

Victimes de la guerre 14-18

Cette première partie à la portée historique marque une réelle rupture dans le récit avec la première guerre mondiale et ses conséquences. Les hommes partent au front laissant derrière eux les femmes, les enfants et les vieillards. En plus des tâches domestiques, les femmes vont alors prendre le relais sur le travail à la ferme durant des années, parfois sans nouvelles de leur mari, père, frère.

Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins bien que ce soit la guerre ?

Le bétail est racheté pour une bouchée de pain par l’armée, les bêtes transportées durant des heures sans eau ni nourriture dans des wagons à bestiaux. Leur destination : des terrains aménagés en abattoir géant à ciel ouvert afin de nourrir les nombreux soldats. Des bouchers s’y relaient sans discontinuer pour un rythme d’abattage effréné. Les hommes craquent, en viennent à détester les animaux, à les brutaliser, les humilier. Devenus eux-mêmes des victimes, ce sublime passage n’est pas sans rappeler l’actualité et les désormais célèbres vidéos de l’association L214 sur les abattoirs.

Règne Animal : Marcel, gueule cassée de la guerre 14-18
Les gueules cassées de la guerre 14-18

A la fin de la Guerre, les hommes « chanceux » qui rentreront finalement chez eux se terreront dans le silence. Beaucoup seront désormais impuissants, d’autres des fameuses « gueules cassées« .  C’est le cas de Marcel, le mari d’Éléonore revenu complètement défiguré et violent… A la mort de la génitrice, le couple trouve un butin caché par cette dernière et décident de développer la ferme, d’acheter des terrains, des bêtes.

Industrialisation rapide de l’élevage

Dans la deuxième partie du livre nous retrouvons les descendants d’Éléonore lancés dans un élevage industriel porcin à grande échelle. Ici plus de bête libres, les cochons sont parqués, remodelés par l’homme, bourrés d’antibiotiques. Il faut faire du rendement, produire toujours plus de viande à moindre coût. Les animaux ne sont plus des êtres vivants mais des produits de consommation lambda, les hommes sont déshumanisés, leurs gestes mécaniques. Ils deviennent esclaves de l’industrie qu’ils ont créée.

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Ces hommes ne connaissent que ce métier. Dans cette « famille qui paie pour la folie de toute une humanité », ils sont voués à perpétuer un héritage maudit difficile tant sur le plan physique que moral. Dans cet environnement contradictoire où l’on prend soin d’êtres fragiles uniquement dans le but de les mener à la mort, les hommes apprennent dès leur plus jeune âge la désensibilisation.

Règne Animal : une fresque familiale

Au cœur de cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale.

Dans Règne Animal, nous suivons une famille pendant presque cent ans dans une temporalité pas si éloignée de la nôtre. Si nous sommes donc tout disposés à nous sentir proches de ses personnages, le récit laisse peu de place aux sentiments. Certains membres de la fratrie – plus sensibles – s’isolent parfois jusqu’au mutisme. Et lorsque amour et affection ne se trouvent pas aisément au sein d’une famille tous les moyens sont bons pour compenser, y compris dans des unions qualifiées de « contre nature« . C’est dans une relation incestueuse taboue, dans des relations homosexuelles « hors norme » où l’industrie fait pourtant la part belle à la virilité ou tout simplement auprès des bêtes que le réconfort se trouve.

Qui dit plusieurs générations dit transmissions. Ici l’héritage est avant tout celui d’un « savoir-faire », d’une industrie mais c’est finalement la transmission de cette violence, de cette folie d’une génération à l’autre qui pose la question de notre humanité.

Les êtres vivants – porcs et hommes – se confondent. Chacun dépend de l’autre, n’a pas vraiment de vie en dehors de la ferme. Et cette ferme ils ne la quitteraient pour rien au monde… Elle est tout ce qu’ils connaissent, un endroit de misère finalement rassurant. Cette vie, qui n’en est pas tout à fait une est la seule qu’ils possèdent. De « chair à canon » à « chair à saucisson » leurs vies sont plus liées que ce que l’on pourrait croire au premier abord.


Règne Animal est dur, Jean Baptiste Del Amo ne nous épargne rien ou presque. Il faut parfois se forcer à lire certains passages tant la violence y est inouïe et omniprésente. Cependant, une fois la lecture entamée impossible de la lâcher. Un roman sur la dérive de l’humanité qui tend à vouloir tout contrôler parfois jusqu’à sa perte. Dans un monde de surconsommation, les hommes deviennent alors victimes au même titre que ceux qu’ils veulent dominer, les grands oubliés de notre temps : les animaux.

 

Désorientale de Négar Djavadi

Désorientale de Négar Djavadi

J’ai rencontré Négar Djavadi lors de la nuit de la rentrée littéraire organisée par la librairie Decitre. L’envie d’écrire sur ses souvenirs d’enfance et de l’Iran des années 70 voit naître son tout premier roman Désorientale publié aux éditions Liana Levi. A l’issu de cet événement, je suis repartie avec son livre dédicacé et une forte envie de vous parler de ce fabuleux roman.

Autobiographie ou fiction ?

Quelques mots sur l’auteure et son alter ego

Négar Djavadi est née à Téhéran de parents opposants politiques, côté intellectuels. Elle quitte l’Iran clandestinement en 1976 et traverse le Kurdistan jusqu’à Istanbul puis la France. Son père était opposant politique et sa mère a rejoint le combat de son mari. Ils ont travaillé ensemble à l’écriture d’un journal prenant position contre les différents régimes en place. Photocopié puis vendu par leur fille dans les rues de Téhéran, les essais rencontrent un tel succès qu’ils seront finalement interdits. Son père devint alors une figure politique à une époque où il n’y en avait pas encore.

Ce sont ces situations (familiales, géopolitiques) qui ont fourni à Négar Djavadi le terreau propice à la naissance de Désorientale. Si la frontière entre autobiographie et fiction est parfois mince à déterminer, Kimiâ Sadr – héroïne du roman – n’a néanmoins pas vécu les mêmes choses et pas de la même manière.

negar djavadi auteure de désorientale aux éditions liana levi

L’Iran des années 1970

Mes connaissances quant à l’Iran se bornaient malheureusement au roman graphique Persépolis de Marjane Satrapi qui me semble tout de même être une bonne entrée en matière. Désorientale nous fait découvrir l’Iran des années 1970 avant (et pendant) que le pays ne devienne une république islamiste. Le coup d’Etat de 1953, l’ascension au trône de Reza Pahlavi, la Révolution de 1979, la SAVAK puis le retour de Khomeiny sont autant d’événements relatés dans ce roman. Le tout est très bien documenté et expliqué, notamment le rôle de la France dans cette période… Je vous laisse jeter un coup d’œil sur Wikipédia pour plus de détails !

Depuis un moins, Téhéran, arrosé par le soleil bienveillant de l’automne, se préparait aux festivités. Lavée, pomponnée, débarrassée de ses mendiants aux feux rouges, de ses vendeurs à la sauvette, de ses chiens errants, de ses embouteillages névralgiques, la ville ressemblait à une matrone maquillée comme une pute pour un mariage. Elle divulguait la laideur terrifiante qui d’habitude se fondait parfaitement dans le chaos et la crasse. A chaque coin de rue, veillant virilement sur l’ordre, policiers et militaires faisaient tourner les matraques dans l’air épaissi par la peur. Dans les salles de classe surchargées, l’apprentissage d’un nouveau chant, l’Hymne du Couronnement, précédait les leçons. Tous les matins, alignés dans les cours face au drapeau, le menton haut et les bras raides le long du corps, les petits Persans le récitaient avec passion. Vive notre Empereur sans qui le pays n’a pas d’avenir. Que Dieu le rende éternel !

L’ambiance était comme ces dernières semaines étrange, à la fois joyeuse et convalescente. C’était une explosion de mots, puis soudain le silence. Des rires exagérés, suivis de départs précipités vers la cuisine pour pleurer à l’abri. De temps en temps, un baiser sonore atterrissait sur nos cheveux. Des bras débordants d’amour nous enserraient, puis nous relâchaient comme on laisse aller une toupie chargée d’énergie. Il n’y avait plus de frontières entre soi et les autres, entre l’intérieur et l’extérieur. Le journaliste de la télévision aurait pu tout aussi bien être dans le salon; le salon n’avoir ni toit ni murs et se trouver dans la cour, avec tous les autres salons de tous les autres appartements du pays. Des millions et des millions d’individus, liés les uns aux autres, ne faisaient qu’un seul corps. Le cœur des uns dans la poitrine des autres, les tripes nouées ensemble, à ressasser les mêmes phrases, les mêmes mots. Démocratie. Liberté d’expression. Droit de vote. Des mots extraordinaires, fragiles comme des nouveau-nés, sanguinolents et nus, intimidants de beauté, avec lesquels il y avait désormais un destin à bâtir.

Entre Orient et Occident

C’est dans un célèbre hôpital parisien que nous faisons la connaissance de Kimiâ. Suivie dans ses démarches de procréation médicalement assistée, elle se souvient et nous emmène avec elle découvrir son passé.

Si je ne suis pas toujours adepte de cette technique de narration, les flash back enrichissent ici le récit. Les nombreuses digressions ajoutent à cette impression d’accompagner Kimiâ tout au long de son histoire que ce soit au passé comme au présent. Les notes en bas de pages ne sont pas non plus en reste pour ajouter à la compréhension tout en apportant une touche d’humour ! De manière générale j’aime la construction de ce roman ainsi que le ton de Négar Djavadi. A la fois généreuse, modeste, jamais dans le pathos quitte à être lucide, parfois jusqu’au cynisme. L’empathie générale éprouvée pour l’héroïne/l’auteure est renforcée chaque fois que cette dernière prend le lecteur à partie, pose un regard lucide sur le monde qui l’entoure, les relations humaines, etc.

Exil et quête d’identité

Désorientale est fascinant et plus que jamais d’actualité puisqu’il évoque le thème de l’identité, de la mémoire, de l’exil. Je ne me sens jamais très à l’aise ni légitime d’en parler puisque cela m’est personnellement inconnu. Ce roman permet en tout cas une bonne piste de réflexion sur ce qu’est s’intégrer dans un pays qui n’est pas le nôtre quand on n’en a pas eu le choix.

Désorientale est un livre incroyable qui rassemble beaucoup d’émotions. On a parfois l’impression de lire un conte iranien tant la fresque familiale qui s’étend sur quatre générations est grandiose. Passionnant du début à la fin.

 

Chronique de La cuisinière de Mary Beth Keane

Chronique de La cuisinière de Mary Beth Keane

Dans son nouveau roman, Mary Beth Keane renoue avec un sujet cher à son cœur, celui du destin d’une immigrée irlandaise débarquant à New York. Paru aux éditions 10|18 en début d’année, « La Cuisinière » prend des allures de roman historique puisqu’il retrace une partie de la vie fictionnelle de la tristement célèbre « Mary Typhoïde ».

Mary Mallon, premier porteur sain de la fièvre typhoïde

Marry Mallon Typhoid Mary
Cuisinière habituée aux quartiers huppés du Lower East Side, Mary Mallon travaille dur afin de payer le loyer d’un des « tenements », habitations collectives que louaient les classes pauvres et ouvrières dans lequel elle vit avec Alfred. Leur relation hors mariage fait scandale au sein d’une Amérique conservatrice, d’autant plus que celui-ci est dépeint comme alcoolique et fainéant.

Confrontée à la mort dès son adolescence dans une Irlande en grand misère, elle ne cessera de la côtoyer, les cas de fièvres typhoïdiques se faisant de plus en plus fréquents autour d’elle. Les autorités sanitaires ne tarderont pas alors à faire le rapprochement entre les familles touchées et leur cuisinière. Arrêtée et mise en quarantaine sur l’île de North Brother, morceau de terre perdue au milieu de l’eau tumultueuse non loin de New York, nous assistons à son impuissance et à l’injustice des traitements qu’elle reçoit. D’apparence saine, traitée comme une criminelle et un cas d’étude, elle est totalement déshumanisée.

Moins connu qu’outre-Atlantique où l’expression « Typhoid Mary » désigne quelqu’un qui répand, consciemment ou non, quelque chose d’indésirable, le destin de cette femme n’est pourtant pas exempt d’enseignements. La médecine d’alors en était à ces débuts et il peut-être intéressant de transposer un cas similaire au sien dans une société et des progrès médicaux plus avancés comme la nôtre. Quelles seraient alors les décisions prises quand la logique veut que l’on privilégie un intérêt de santé publique ?

La Cuisinière paraissait à première vue très prometteur. Le lecteur est amené à compatir mais se perd dans des anecdotes dérisoires. La fiction créée par l’auteur autour de la vie de Mary Mallon nous amène pourtant à compatir mais les nombreux flash-back font pâtir le roman de Mary Beath Keane. Celui-ci subit une réelle perte de rythme dans la dernière partie. Les passages mettant en scène les échanges entre l’héroïne et le Dr Sopper – véritable prédateur – sont pourtant remarquables mais le récit aurait gagné en puissance avec plus de détails sur sa vie de recluse.

 

Livre lu dans le cadre du club de lecture de My Pretty Books