Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo

Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo

Adolescence rime forcément avec puberté, cette période sympathique où notre corps change et qui nécessite acceptation et réappropriation. Nous sommes tous passés (ou passerons) par là… Et si cette expérience peut parfois s’avérer difficile à vivre, elle l’est sans doute encore plus pour les personnes transgenres.

Boys don’t cry

Amanda est née homme. Devant la loi et la société elle est un homme. Mais voilà, notre héroïne se sent piégée dans une enveloppe corporelle qui ne lui correspond pas. Alors que les autres enfants veulent devenir pompier ou astronaute, elle rêve uniquement de devenir une femme. Conscients de la différence de leur enfant et en désaccord permanent quant à à son éducation, ses parents se déchirent jusqu’au divorce. Puis survient l’adolescence et ses brimades, la solitude, le repli sur soi. Amanda décide que la puberté et ses nombreux changements ne passeront pas par elle et ingère une dose mortelle de médicaments.

Elle survit à son suicide et est envoyée vivre chez son père, loin de ces mauvais souvenirs. Elle veut finir sa dernière année de lycée dans une petite ville où personne ne la connaît puis partir encore  plus loin pour l’université. Cette année, elle veut la traverser rapidement sans se faire remarquer, sans faire de vague. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’elle tomberait amoureuse de Grant.

Bien que ce roman fait partie de la catégorie Young Adult, dépeigne les vicissitudes de la vie d’une adolescente, passe par la case « bal de promo », il évite bien souvent des mièvreries inutiles. Les personnages sont recherchés, profonds. Une belle palette de personnages secondaires gravite autour d’Amanda et sa relation avec ses parents est touchante et vraie. Un joli roman sur l’acceptation de soi, le pardon et l’amour. Tout n’est pas tout blanc ou noir dans Celle dont j’ai toujours rêvé et c’est ce qui le rend si puissant. L’auteure, Mérédith Russo est-elle même une personne trans et nul doute qu’elle a mis beaucoup de sa personne dans le personnage et les expériences d’Amanda. Elle a voulu montrer qu’il s’agit avant tout d’une question d’identité et non de sexualité. Un roman rare qui aborde le transgénérisme avec subtilité, même si certains clichés ou traits forcés étaient nécessaires et voulus. Celle dont j’ai toujours rêvé est également une bonne piqûre de rappel quant à nos réactions face aux personnes LGBT et à la violence qu’elles subissent au quotidien.

 

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Chronique d’Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Ankara aux éditions Turquoise m’a été envoyé dans le cadre de la masse critique Babelio. C’est à Ankara que bat dans les années vingt le cœur de la Révolution Turque menée par Mustafa Kemal. Jeune patriote idéaliste, Selma est alors prise dans la tourmente. La ville devient le théâtre de ses ambitions, de ses amours exaltées. Et si au lieu d’être une femme émancipée, elle n’était qu’une femme égarée dans le tourbillon de l’Histoire ?

Naissance de la capitale de Turquie

Plus connue pour ses chèvres donnant la laine mohair et ses chats au corps couvert d’un duvet apparenté à celui du cygne, ce n’est que plus tard qu’Ankara deviendra la capitale de la Turquie. Il faudra attendre la fin de l’Empire ottoman, des guerres et l’arrivée de Mustafa Kemal. Ce dernier, accompagné d’un gouvernement révolutionnaire fondent une « nouvelle Turquie » et proclame la République.

turquie ankara
Panorama de la capitale de la Turquie Ankara, de nos jours

De nombreux intellectuels sont appelés à donner un nouvel élan à cette ville et au pays tout entier. C’est notamment le cas de Yakup Kadri, auteur déjà acquis aux idées du mouvement national et qui découvre la ville dans les années 20. Ses œuvres sont fortement influencées par les réalités de son pays et de son histoire. Depuis la fin de l’Empire ottoman jusqu’à la République des années cinquante.

Construire une capitale qui incarnerait les valeurs de la modernité européenne au cœur de l’une des plus vieilles provinces de l’Empire ottoman […] où les Turcs seldjoukides avaient posé les fondements d’une civilisation brillante qui faisaient la synthèse des savoirs et des cultures arabe, turque et persane. Et surtout élever une capitale contre la vieille Istanbul qui avait été la ville de deux puissants empires, byzantin et ottoman.

Ces changements vont entraîner de nombreux bouleversements tant sur le plan géographique que religieux mais également faire naître certains clivages…

Ankara : entre traditions et modernité

Basée sur l’exemple de grandes nations modernes, la nouvelle capitale se heurte toutefois aux pièges et dérives de l’occidentalisation. Ankara creuse le fossé entre la Turquie de villes et celle des campagnes et dévoile la contradiction de cet Orient rêvé.
Nous découvrons tout cela à travers les yeux de l’héroïne du roman Selma, fraîchement débarquée à Ankara. Cette dernière salut la libération des femmes que la Turquie moderne a dévoilées mais s’inquiète que certaines soient réduites au rang de dames de maison et de décorations dans les fêtes de la République.

N’avez-vous donc dévoilé les femmes que pour les faire belles et les faire danser ? dit-elle. A quoi bon une liberté aussi futile ?

En quête d’absolu et de bonheur, Selma reste animée d’un esprit patriotique. Elle vit libre et veut travailler pour son pays et profiter des nouvelles opportunités offertes par la Révolution.


Ankara sonne comme une lettre d’amour destinée au pays de l’auteur. Ce dernier qui a profondément rêvé la capitale turque aurait aimé lui voir prendre l’essor qu’il espérait tant pour elle que pour le pays entier et mettre en branle « l’Orient en marche ». Ecrit il y a plus de 80 ans, son roman nous offre une bonne approche historique de la Turquie mais également du quotidien et espérances de ses habitants.


Chronique de Riquet à la houppe d’Amélie Nothomb

Chronique de Riquet à la houppe d’Amélie Nothomb

Qui dit rentrée littéraire dit nouveau roman d’Amélie Nothomb. Après avoir donné son interprétation du conte de Charles Perrault, Barbe Bleue en 2012, elle réitère l’exercice avec Riquet à la houppe aux éditions Albin Michel.

Riquet à la houppe : de Perrault à Nothomb

Alors que les contes étaient originellement véhiculés par le bouche à oreille (on parle de conte oral), ces derniers ont fait l’objet de réécritures par des écrivains dès la Renaissance. Le travail de Charles Perrault consistait en la collecte et la retranscription des ces récits courts. La version la plus célèbre de Riquet à la Houppe est celle de Perrault datant du 17ème siècle.

L’histoire de Riquet à la Houppe ayant déjà été racontée, le principal attrait de la réécriture de Nothomb est la transposition du conte dans un univers contemporain, quatre siècle plus tard.

Déodat voir le jour doté d’un physique repoussant mais d’un intellect grandissant. Il est en avance sur tout, et a une très forte conscience de ce qui l’entoure et qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’enfance de l’autrice dans Métaphysique des tubes… L’enfant voue une passion aux oiseaux qui lui vaudra très vite son surnom de Riquet à la houppe.

Trémière naît quant à elle magnifique mais sans esprit. Rejetée par ses parents, elle est envoyée chez sa grand-mère qui va l’élever avec amour.

Ces deux êtres éprouvés par la vie (ils feront l’expérience douloureuse de l’enfance puis de l’adolescence au milieu des autres) finiront par se rencontrer pour ne faire qu’un.


Un livre court, drôle et fin autour du questionnement sur la beauté et l’amour mais aussi un hommage à la littérature. La morale de Perrault s’inscrit également dans les pages d’Amélie Nothomb : la beauté morale ou physique n’existe que dans les yeux du spectateur.

Chronique de Fête des pères de Greg Olear

Chronique de Fête des pères de Greg Olear

Fête des pères aux éditions Cherche Midi est le deuxième roman de Greg Olear après Totally Killer. A l’instar de son personnage Josh Lansky, l’auteur est père de deux enfants et vit à New Platz dans l’Etat de New York. Un livre plus personnel et inspiré de sa vie qui sort en librairie le 2 février 2017.

Tout se passait bien ou presque dans la vie de Josh Lansky. Marié, deux enfants il tente de gérer au mieux son travail à temps plein de PAF (comprendre Père Au Foyer). Les différents manques – de sommeil, de sexe, de reconnaissance pour sa situation – restent gérables et font partie intégrante de sa vie de parent d’enfants en bas âge. Pourtant, la journée de Josh bascule quand une des mamans du voisinage lui annonce que sa femme le trompe. Cette dernière est en déplacement professionnel et ne rentrera que le lendemain…

24 heures chrono dans la vie d’un père au foyer

Fête des pères se déroule sur 24 heures de 3h33 (oui, on se réveille tôt quand on a des enfants) à minuit. Cette construction permet d’apporter une certaine énergie et un rythme soutenu où tout s’enchaîne. La journée va s’articuler entre les différents rendez-vous, l’école, les sorties scolaires, la baby-sitter bref tout ce qui morcelle la vie d’un père au foyer.

Si le pitch paraît faible au premier abord et les histoires de tromperie vues et revues, Fête des pères se révèle plus profond que cela. En effet, un des enfants du couple est atteint du trouble du spectre autistique (TSA). L’occasion pour l’auteur de revenir sur un sujet qui semble lui tenir à cœur et de nous faire nous interroger en tant que lecteur sur notre jugement et notre regard à l’autre. De plus, même si l’infidélité est mise au centre de l’intrigue, la réaction de Josh à cette nouvelle est plutôt plaisante puisqu’il ne cède pas à l’énervement mais va plutôt tenter de trouver les causes de cet éloignement et de se remettre en question. La situation reste légère et drôle puisqu’en bon scénariste (il a écrit il y a plusieurs années un script qui aurait intéressé George Clooney en personne) il s’imagine les tromperies de sa femme dans des mises en scène chiadées entre les feux de l’amour et un mauvais film érotique.

Remuer les schémas ancestraux

En France, le pourcentage de pères au foyer s’élève difficilement à 4%. Dévalorisés dans leurs rôles, on a parfois l’impression que leur virilité est directement remise en question. S’il est encore difficile de sortir du schéma « femme au foyer – mari qui fait bouillir la marmite », Fête des pères prend le contre-pied des rôles imposés par une société à dominante patriarcale.

Ici, Josh a fait le choix de s’occuper de ses enfants à temps plein alors que sa femme travaille. Même s’il tente de renouer avec le métier d’auteur, père au foyer est une véritable vocation et cela apporte une bouffée de fraîcheur au tout.


Même si le statut de parent au foyer de Josh est au centre de l’intrigue, le roman aborde de nombreux autres thèmes. Il y est question d’autisme, d’embrasser un choix de vie dans lequel s’épanouir, déculpabiliser de son rôle de parent pas toujours parfait, de confiance et d’engagement. Le tout emprunte un ton léger, drôle, bourré de références (peut-être un peu trop à mon goût). Fête des pères sait s’adresser à tout le monde, pas la peine d’être nécessairement parent pour se sentir concerné !


Nos étoiles contraires de John Green

Nos étoiles contraires de John Green

On ne présente plus Nos étoiles contraires (ici aux éditions France Loisirs) ou son auteur John Green, élevés au rang d’incontournables. Sortie en 2012 il trouve de nombreux fans et bien plus encore deux ans plus tard lors de son adaptation cinématographique. Alors que je ne lis que peu de romans Young Adult, j’avais trouvé celui-ci en brocante et m’était dit « pourquoi pas » ? Je ne regrette absolument pas !

Quand Augustus rencontre Hazel…

Deux personnes qui se rencontrent, un échange de regard, le coup de foudre, l’attirance… sont autant d’incontournables du roman d’amour. Ici, on n’y échappe pas, à quelques détails près…

Hazel a 16 ans, est atteinte d’un cancer et traîne derrière elle une bonbonne de gaz censée l’aider à respirer. Augustus est lui en rémission mais a été amputé d’une jambe et se déplace en béquilles. Les deux adolescents se rencontrent pour la première fois à une réunion d’un groupe de soutien pour jeunes malades et sont tout de suite captivés par l’autre…

Seulement voilà, Hazel a la certitude de faire souffrir inévitablement ses parents à cause de sa maladie. Sa mère a même démissionné de son travail pour s’occuper de sa fille à plein temps. Elle pense gâcher leur vie et se décrit comme une « grenade dégoupillée », prête à exploser à tout moment et détruire la vie de son entourage. Il lui est donc impossible d’envisager une relation amoureuse avec le jeune homme pour lequel elle ressent néanmoins une forte attraction.

Voyage à Amsterdam

La maladie, l’humour, le cynisme, la personnalité… Tout tend à rapprocher nos deux ados qui semblent partager beaucoup de goûts en commun. La littérature n’est pas en reste et en particulier le roman Une impériale affliction de Peter Van Houten.

Véritable livre de chevet pour Hazel, elle transmet sa passion à Augustus. Ils se reconnaissent dans ce roman qui dépeint la maladie de manière juste sans jamais tomber dans le pathos. Cependant, le livre n’est pas tout à fait inachevé selon la jeune fille qui rêve d’obtenir des informations sur ses personnages favoris mais ses mails à destination de l’auteur sont jusqu’ici restés sans réponse…

Malgré la faible santé d’Hazel, Augustus décide de réaliser ce rêve. Aidé par la célèbre association Make a Wish qui exauce le vœu d’enfants gravement malades, ils entreprennent le voyage jusqu’à Amsterdam pour rencontrer l’auteur Peter Van Houten.

Nos étoiles contraires : du roman au film à succès

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C’est avec l’adaptation cinématographique que j’ai découvert Nos étoiles contraires. J’avais donc peur que cela me gâche le plaisir de la lecture mais il n’en est rien. Si l’adaptation est plutôt fidèle, elle tend tout de même beaucoup plus vers le pathos et c’est dommage. En refermant le livre j’avais certes la gorge serrée mais également un sentiment heureux teinté d’espoir.

Bref, si vous ne connaissez ni le livre ni le film je vous conseille de découvrir l’histoire avec la version papier dans un premier temps.


Un roman Young Adult sympathique qui se lit rapidement et qui s’éloigne des clichés et du pathos malgré un sujet lourd à traîter. L’attrait principal du livre est la personnalité forte, mature et quelque fois cynique de l’héroïne. Pleine de convictions, elle est également végétarienne et cela fait du bien d’avoir enfin la représentation d’un personnage végétarien et cool dans la littérature ! Un livre sincère et juste sur des adolescents condamnés à grandir trop vite…

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

L’amie prodigieuse (aux éditions Folio), premier tome de la saga qui couvre l’enfance et l’adolescence de deux jeunes italiennes. D’Elena Ferrante on ne connaît rien puisqu’elle a décidé de rester dans l’ombre. En octobre dernier, un journaliste a tenté de révéler sa véritable identité déclenchant un tollé mêlant indignation face à une investigation intrusive et curiosité face à l’autrice très secrète. Toutefois et lors d’interviews écrites, nous avons appris qu’elle est mère de famille et que son œuvre est d’inspiration autobiographique. Traduits dans 40 langues, les livres d’Elena Ferrante bénéficient d’un lectorat nombreux en Europe et en Amérique du Nord ainsi que des meilleurs chiffres de vente en France dès leur sortie.

L’amitié au cœur d’un quartier démuni de l’Italie des années 50

Elena et Lila sont deux petites filles vivant dans un quartier pauvre de Naples dans le sud de l’Italie à la fin des années cinquante. Elles sont issues de la classe sociale défavorisée aux prises avec le miracle économique italien. L’histoire est racontée du point de vue d’Elena, dite Lenu qui voue une passion amicale presque douloureuse pour Lila. Dans la même classe, les deux enfants se tournent autour, se cherchent, s’apprivoisent. Elles inventent des jeux, des paris… La compétition alors mise en place ne cessera jamais.

Elles se découvrent une passion pour l’apprentissage, obtiennent des bonnes notes et les grâces des professeurs. Elles veulent écrire des livres comme Les quatre filles du docteur March, devenir riches, s’en sortir. Sortir de cette violence qui est monnaie courante dans un quartier où il n’y a guère d’échappatoire. La violence, elles y sont confrontées dès leur plus jeune âge dans la rue comme au sein de leur famille. La violence qui est également leur meilleur moyen de défense afin de ne pas montrer une quelconque faiblesse.

Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.

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La baie de Naples, Italie.

Etudier coûte cher et n’est pas toujours prioritaire quand on peut aider sa famille en trouvant un travail ou en aidant aux taches ménagères, d’autant plus lorsqu’on est une fille… C’est pourquoi Lila abandonne ses études et aide son père et son frère à la cordonnerie familiale. Ne se laissant jamais abattre, elle se prend de passion pour la fabrication de chaussures, déborde de projets et emprunte des livres à la bibliothèque afin d’apprendre en autodidacte le grec et le latin comme son amie. Lenu continue quant à elle ses études, poussée par ses professeurs et sa famille qui n’a pas d’autre choix qu’accepter, entre fierté et expectative.

C’est quoi pour toi, »une ville sans amour »?
-C’est une population qui ne connaît pas le bonheur.
L’Italie pendant le fascisme, l’Allemagne pendant le nazisme, nous tous, les êtres humains, dans le monde d’aujourd’hui.

Le quartier dans lequel elles grandissent est régie par l’échelle sociale des familles. Ceux qui ont réussi et sont riches et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. La haine n’est jamais loin et les italiens apprennent dès leur plus jeune âge à respecter untel, craindre un autre, etc. Les vieilles rancunes se transmettent de génération en génération mais lorsque Don Achille, l’ogre que tout le monde respecte et craint est assassiné, les cartes sont redistribuées.

Lila et Lenu qui sont dans la fleur de l’âge voient leur corps changer et leurs relations avec les adolescents faire de même dans une société où le machisme est roi. Elles se découvrent un certain pouvoir sur ces derniers et voient là une manière de peut-être changer leur destin… Mais avec ces premiers amours sonne également l’éloignement des deux jeunes femmes.


Les deux amies, très différentes autant physiquement que mentalement ne cesseront de se pousser au meilleur. Leur relation unique, fusionnelle et parfois empreinte d’une certaine ambivalence évolue au fil des pages. On ne sait comment celle-ci va aboutir et on ne peut que continuer fébrilement notre lecture. Le contexte européen, le milieu social, politique et économique et les problèmes qu’ils génèrent sont passionnants et rendent le récit encore plus réaliste. La foule de personnages secondaires rend le tout encore plus riche et nous suivons tout ce petit monde sur plusieurs années. L’amie prodigieuse est le magnifique portrait d’une Italie non idéalisée et de ses deux héroïnes dépeintes avec tendresse.

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal (aux éditions Gallimard) faisait partie de ces livres que je souhaitais le plus lire en 2016. Très intéressée par le sujet qu’il aborde je n’ai été que confortée dans cette envie en lisant les différentes critiques mais également le classement des 20 meilleurs livres par le Magazine Lire où il figure premier dans la catégorie Révélation française. C’est donc avec joie que je l’ai découvert au pied du sapin et lu en quelques jours…

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Dans Règne animal, nous suivons une famille du début à la fin du vingtième siècle. Dans la campagne française, la génitrice, le géniteur et leur fille Éléonore tiennent une petite exploitation agricole et élèvent également quelques bêtes. Cet équilibre précaire va néanmoins basculer un peu plus avec les ravages physiques et psychologiques qu’entraînent la Guerre de 1914. Quelques années plus tard c’est au cœur d’un élevage porcin de grand ampleur que nous retrouvons les héritiers de cette famille paysanne.

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière »

Ce qui saute aux yeux dès les premières lignes du roman de Jean-Baptiste Del Amo ce sont les descriptions lyriques au vocabulaire très riche qu’il fait de la Nature. Le rythme est lent, notre lecture contemplative. Le quotidien de cette famille de paysans se fait au rythme des tâches à accomplir dans la ferme et les champs. Dès l’aube ils travaillent la Terre et s’endorment harassés avec le coucher de soleil. Ce choix de vie – qui s’est souvent transmis de père en fils – ne permet pas de jours de congé. Du travail fourni chaque jour dépend leur survie et le maintien d’un certain niveau de vie. Ils dépendent totalement des animaux et des soins qu’ils leur apportent ainsi que de la Terre. Cette Terre nourricière avec qui se créé ce rapport si particulier, presque sensuel.

Victimes de la guerre 14-18

Cette première partie à la portée historique marque une réelle rupture dans le récit avec la première guerre mondiale et ses conséquences. Les hommes partent au front laissant derrière eux les femmes, les enfants et les vieillards. En plus des tâches domestiques, les femmes vont alors prendre le relais sur le travail à la ferme durant des années, parfois sans nouvelles de leur mari, père, frère.

Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins bien que ce soit la guerre ?

Le bétail est racheté pour une bouchée de pain par l’armée, les bêtes transportées durant des heures sans eau ni nourriture dans des wagons à bestiaux. Leur destination : des terrains aménagés en abattoir géant à ciel ouvert afin de nourrir les nombreux soldats. Des bouchers s’y relaient sans discontinuer pour un rythme d’abattage effréné. Les hommes craquent, en viennent à détester les animaux, à les brutaliser, les humilier. Devenus eux-mêmes des victimes, ce sublime passage n’est pas sans rappeler l’actualité et les désormais célèbres vidéos de l’association L214 sur les abattoirs.

Règne Animal : Marcel, gueule cassée de la guerre 14-18
Les gueules cassées de la guerre 14-18

A la fin de la Guerre, les hommes « chanceux » qui rentreront finalement chez eux se terreront dans le silence. Beaucoup seront désormais impuissants, d’autres des fameuses « gueules cassées« .  C’est le cas de Marcel, le mari d’Éléonore revenu complètement défiguré et violent… A la mort de la génitrice, le couple trouve un butin caché par cette dernière et décident de développer la ferme, d’acheter des terrains, des bêtes.

Industrialisation rapide de l’élevage

Dans la deuxième partie du livre nous retrouvons les descendants d’Éléonore lancés dans un élevage industriel porcin à grande échelle. Ici plus de bête libres, les cochons sont parqués, remodelés par l’homme, bourrés d’antibiotiques. Il faut faire du rendement, produire toujours plus de viande à moindre coût. Les animaux ne sont plus des êtres vivants mais des produits de consommation lambda, les hommes sont déshumanisés, leurs gestes mécaniques. Ils deviennent esclaves de l’industrie qu’ils ont créée.

élevage de porcs truie porcelets parqués élevage industriel règne animal

Ces hommes ne connaissent que ce métier. Dans cette « famille qui paie pour la folie de toute une humanité », ils sont voués à perpétuer un héritage maudit difficile tant sur le plan physique que moral. Dans cet environnement contradictoire où l’on prend soin d’êtres fragiles uniquement dans le but de les mener à la mort, les hommes apprennent dès leur plus jeune âge la désensibilisation.

Règne Animal : une fresque familiale

Au cœur de cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale.

Dans Règne Animal, nous suivons une famille pendant presque cent ans dans une temporalité pas si éloignée de la nôtre. Si nous sommes donc tout disposés à nous sentir proches de ses personnages, le récit laisse peu de place aux sentiments. Certains membres de la fratrie – plus sensibles – s’isolent parfois jusqu’au mutisme. Et lorsque amour et affection ne se trouvent pas aisément au sein d’une famille tous les moyens sont bons pour compenser, y compris dans des unions qualifiées de « contre nature« . C’est dans une relation incestueuse taboue, dans des relations homosexuelles « hors norme » où l’industrie fait pourtant la part belle à la virilité ou tout simplement auprès des bêtes que le réconfort se trouve.

Qui dit plusieurs générations dit transmissions. Ici l’héritage est avant tout celui d’un « savoir-faire », d’une industrie mais c’est finalement la transmission de cette violence, de cette folie d’une génération à l’autre qui pose la question de notre humanité.

Les êtres vivants – porcs et hommes – se confondent. Chacun dépend de l’autre, n’a pas vraiment de vie en dehors de la ferme. Et cette ferme ils ne la quitteraient pour rien au monde… Elle est tout ce qu’ils connaissent, un endroit de misère finalement rassurant. Cette vie, qui n’en est pas tout à fait une est la seule qu’ils possèdent. De « chair à canon » à « chair à saucisson » leurs vies sont plus liées que ce que l’on pourrait croire au premier abord.


Règne Animal est dur, Jean Baptiste Del Amo ne nous épargne rien ou presque. Il faut parfois se forcer à lire certains passages tant la violence y est inouïe et omniprésente. Cependant, une fois la lecture entamée impossible de la lâcher. Un roman sur la dérive de l’humanité qui tend à vouloir tout contrôler parfois jusqu’à sa perte. Dans un monde de surconsommation, les hommes deviennent alors victimes au même titre que ceux qu’ils veulent dominer, les grands oubliés de notre temps : les animaux.

 

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines est un roman de William S. Burroughs et de Jack Kerouac écrit en 1945 et paru pour la première fois en 2008. Sous ce titre long et barbare se cacherait un fait-divers relaté par une station de radio écoutée par les auteurs et qui décrit un incendie survenu dans un zoo de Londres.


Manhattan, été 1944. Autour de Will, serveur dans un bar, et de Mike, marin dans la Marchande, gravite toute une constellation d’amis sans le sou, qui errent dans la chaleur de la ville et se retrouvent lors d’improbables soirées. Parmi eux, Phillip, un gamin de dix-sept ans moitié turc moitié américain à la beauté insolente, et Al, la quarantaine un peu pathétique, qui est éperdument amoureux de lui. Partout où va Phil, Al, jamais découragé par les refus du garçon, le suit comme son ombre. Pour lui échapper et par goût de l’aventure, Phil accepte la proposition de son ami Mike : s’embarquer, dès que possible, sur un navire de la marine marchande vers l’Europe. Mais le départ tant attendu est plusieurs fois reporté…

Un récit à deux voix…

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines est écrit à quatre mains. Celles de William Burroughs d’une part et celles de Kerouac de l’autre. Au moment de son écriture, ils n’ont encore publié aucun livre. C’est la première fois que les deux amis et auteurs de la Beat Generation s’essaient à l’exercice et cela rend la lecture encore plus intéressante. Chacun écrit un chapitre à tour de rôle sous les pseudonymes respectifs de Mike Ryko et Will Dennison

Inspiré d’une histoire vraie

william s burroughs lucien carr allen ginsberg jack kerouac
De gauche à droite : William S. Burroughs, Lucien Carr et Allen Ginsberg

Toutefois, les deux écrivains s’inspirent souvent de leurs proches dans leurs récits. Dans Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines, Kerouac et Burroughs relatent en fait un meurtre commis par l’un des leurs amis, dont ils obtiennent l’aveu rapidement et pour lequel aucun ne se décide à avertir la police. C’est de cette histoire vraie dont s’inspire le roman. En 1944, un ami des auteurs, Lucien Carr, poignarde à mort un prétendant, David Eames Kammerrer au cours d’une bagarre et sous l’effet de l’alcool. Lucien s’était de son vivant toujours opposé à des publications traitant de ce sujet.


Profondément marqués par le meurtre d’un ami par un ami, Kerouac et Burroughs ne cesseront d’écrire dessus. On retrouve l’énergie propre aux auteurs et leurs personnages qui ne tiennent pas en place dans la ville de New York. Un ouvrage crucial pour qui veut comprendre et aborder ce qui sera « le premier crime de la Beat Generation ».

Aussi noir que ton mensonge de Antti Tuomainen

Aussi noir que ton mensonge de Antti Tuomainen

Aussi noir que ton mensonge m’a été envoyé par Fleuve Editions à la suite d’un concours Instagram. Ce roman fait partie de leur collection « fleuve noir » que j’avais d’abord découvert avec « Un souffle, une ombre » de Christian Carayon que j’avais adoré ! Aussi noir que ton mensonge est paru le 8 septembre dernier.

Désastre écologique au nord de la Finlande

Janne Vuori est un accro du travail. Journaliste, il reçoit un jour un étrange e-mail. Une mine de nickel située dans une petite ville du nord de la Finlande serait le théâtre d’activités illégales et à l’origine d’une catastrophe écologique. Cette affaire tombe pile au bon moment. En froid avec sa femme, il se jette à corps perdu dans une enquête qui se révélera plus dangereuse que prévu… Coups de pression, menaces de mort… Des personnes ne veulent clairement pas que Janne continue ses investigations !

Ira-t-il jusqu’au bout quitte à mettre sa famille en danger ?

Un voile de silence s’abat sur Helsinki

La Finlande est l’endroit parfait pour mettre en place une bonne ambiance de polar. L’action s’y déroulant en hiver, notre journaliste devra faire face aux intempéries et conditions climatiques qui ne feront que le ralentir dans sa quête. L’abondance de neige, l’absence de lumière sont autant d’éléments à prendre en compte au cours de cette enquête !

ville d'Helsinki


Aussi noir que ton mensonge

Ce cinquième roman d’Antti Tuomainen avait tout pour me plaire. L’auteur figure parmi les meilleurs auteurs de la littérature noire finlandaise. Ses livres ont tous été salués par la critique et sont désormais traduits en vingt-cinq langues. J’avais hâte de découvrir ce livre tout d’abord parce que je n’avais jusqu’alors jamais lu d’auteur finlandais et que l’écologie est un sujet qui m’est cher… Cependant je n’ai pas été touchée comme je l’espérais. Le personnage de Janne Vuori m’a d’ailleurs plutôt agacée. Parfois héros courageux, parfois père absent (qui reproduit les mêmes erreurs que son propre paternel) on a envie qu’il fasse un choix et s’y tienne. Le livre est d’ailleurs partagé entre deux points de vue. Celui du journaliste et celui de son père. Ce dernier, après trente ans d’absence et une vie passé dans le mensonge tente de renouer des liens avec sa femme et son fils. Malheureusement, j’ai trouvé que cette dernière partie n’apportait rien de plus au récit… J’aurais aimé plus de profondeur au personnage principal et ressentir pour lui un minimum de compassion. Difficile dans ces conditions de rentrer dans l’histoire. L’enquête écologique aurait pu être plus poussée mais la lumière est faite sur des détails de vie des protagonistes qui ralentissent l’affaire. Je suis passée à côté et c’est bien dommage…

 


 

Chronique de Bridget Jones, folle de lui d’Helen Fielding

Chronique de Bridget Jones, folle de lui d’Helen Fielding

Heureuse gagnante d’un concours organisé par les éditions J’ai Lu sur Instagram, j’ai eu le plaisir de recevoir le roman Bridget Jones – Folle de lui d’Helen Fielding. J’adore l’univers décalé de la fameuse trentenaire célibatatante mais je dois bien avouer n’avoir jamais lu les livres dont sont tirés les films éponymes… « Folle de lui » se situe après le dernier film en date diffusé dans les salles obscures. Pour celles et ceux qui n’ont pas envie de se faire gâcher l’après Bridget Jones 3, je vous conseille donc de ne (malheureusement) pas lire ce qui va suivre…

Drague 2.0 à Londres

Dans Folle de lui, nous retrouvons une Bridget endeuillée par la perte de son mari. Et oui, l’inénarrable Mark Darcy a passé l’arme à gauche dans un tragique accident. Bridget élève donc seule ses deux enfants et travaille sur l’écriture d’un scénario. Se retrouvant malgré elle de nouveau célibataire, elle ne se sent plus désirable et a du mal à s’imaginer de nouveau en couple. Poussée par ses ami(e)s à refaire surface elle s’inscrit sur des sites de rencontre et une célèbre application de micro-blogging (air du temps oblige). Twittant ses moindre faits et gestes elle finit par se lier avec un homme de vingt ans son cadet.

Renée Zellweger dans le rôle de BJ (Le journal de Bridget Jones)
Renée Zellweger dans le rôle de BJ (Le journal de Bridget Jones)

La forme du roman reste la même et c’est à travers le journal pas si intime que cela que nous retrouvons les états d’âme de Bridget. Chaque chapitre commence par des listes, des bonnes résolutions, le nombre de ses followers, les calories ingurgitées en une journée, etc. Malgré les années, notre héroïne reste la même et c’est avec un certain plaisir qu’on l’y retrouve aussi gaffeuse et attachante que dans les premiers opus.


N’ayant jamais lu les précédents romans sur Bridget Jones il m’est difficile de juger l’œuvre dans sa globalité. Folle de lui est léger, simple et parfois un peu maladroit… A l’image de son héroïne ! Un livre qui vous l’aurez compris ne révolutionnera pas la littérature – et par ailleurs ce n’est pas sa vocation – mais qui reste agréable à lire. Si l’on réussit à soi-même faire le deuil de Mark Darcy…