Écoute-moi bien de Nathalie Rykiel

Écoute-moi bien de Nathalie Rykiel

« Écoute-moi bien », voilà l’invitation d’une fille à sa mère. « Écoute-moi bien à travers ce portrait, cette déclaration d’amour, cette lettre d’au revoir que je te fais » semble dire Nathalie à sa mère Sonia Rykiel.

Courageuse, indépendante, avant-gardiste et mère.

Quoi de plus personnel que de coucher sur papier ses pensées et souvenirs d’une mère sur le point de nous quitter ? Et pourtant il n’est pas difficile d’imaginer que « l’exercice » devient délicat lorsqu’il s’agit de narrer une figure publique, icône de la mode mondialement connue…

nathalie et sonia rykiel Écoute-moi bien

En effet, Sonia Rykiel qui a ouvert sa maison en 1968, s’est fait connaître avec ses tricots et rayures. En quarante ans de créations, elle a fait souffler sur la mode un vent de liberté.

Écoute-moi bien ne met pas pour autant le lecteur lambda dans une position voyeuriste. Nathalie Rykiel réussit à transmettre des émotions universelles tout en force et délicatesse.

Elle y dépeint la relation si spéciale qui les lie l’une à l’autre, en tout sincérité. Dans la forme, si le manque de ponctuation peut tout d’abord surprendre, on se laisse emporter par le tourbillon des souvenirs dévoilés au rythme des pensées de son autrice. Écrire pour continuer à lui parler, pour se souvenir, ne pas oublier. Écoute-moi bien est plein de cette urgence, de cette évidence, de cette énergie. Un texte pour faire le deuil mais avant tout un texte sur la vie et la transmission.

Pourtant il suffisait de regarder ma mère, de la regarder vivre pour vouloir que la vie lui ressemble, tout paraissait mièvre et fade à part elle. Et dans son existence visiblement, rien n’était figé, mesuré, immuable. C’était cela avant tout qu’elle me transmettait.

 

Écoute-moi bien, Nathalie Rykiel publié aux Éditions Stock.

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

L’amie prodigieuse (aux éditions Folio), premier tome de la saga qui couvre l’enfance et l’adolescence de deux jeunes italiennes. D’Elena Ferrante on ne connaît rien puisqu’elle a décidé de rester dans l’ombre. En octobre dernier, un journaliste a tenté de révéler sa véritable identité déclenchant un tollé mêlant indignation face à une investigation intrusive et curiosité face à l’autrice très secrète. Toutefois et lors d’interviews écrites, nous avons appris qu’elle est mère de famille et que son œuvre est d’inspiration autobiographique. Traduits dans 40 langues, les livres d’Elena Ferrante bénéficient d’un lectorat nombreux en Europe et en Amérique du Nord ainsi que des meilleurs chiffres de vente en France dès leur sortie.

L’amitié au cœur d’un quartier démuni de l’Italie des années 50

Elena et Lila sont deux petites filles vivant dans un quartier pauvre de Naples dans le sud de l’Italie à la fin des années cinquante. Elles sont issues de la classe sociale défavorisée aux prises avec le miracle économique italien. L’histoire est racontée du point de vue d’Elena, dite Lenu qui voue une passion amicale presque douloureuse pour Lila. Dans la même classe, les deux enfants se tournent autour, se cherchent, s’apprivoisent. Elles inventent des jeux, des paris… La compétition alors mise en place ne cessera jamais.

Elles se découvrent une passion pour l’apprentissage, obtiennent des bonnes notes et les grâces des professeurs. Elles veulent écrire des livres comme Les quatre filles du docteur March, devenir riches, s’en sortir. Sortir de cette violence qui est monnaie courante dans un quartier où il n’y a guère d’échappatoire. La violence, elles y sont confrontées dès leur plus jeune âge dans la rue comme au sein de leur famille. La violence qui est également leur meilleur moyen de défense afin de ne pas montrer une quelconque faiblesse.

Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.

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La baie de Naples, Italie.

Etudier coûte cher et n’est pas toujours prioritaire quand on peut aider sa famille en trouvant un travail ou en aidant aux taches ménagères, d’autant plus lorsqu’on est une fille… C’est pourquoi Lila abandonne ses études et aide son père et son frère à la cordonnerie familiale. Ne se laissant jamais abattre, elle se prend de passion pour la fabrication de chaussures, déborde de projets et emprunte des livres à la bibliothèque afin d’apprendre en autodidacte le grec et le latin comme son amie. Lenu continue quant à elle ses études, poussée par ses professeurs et sa famille qui n’a pas d’autre choix qu’accepter, entre fierté et expectative.

C’est quoi pour toi, »une ville sans amour »?
-C’est une population qui ne connaît pas le bonheur.
L’Italie pendant le fascisme, l’Allemagne pendant le nazisme, nous tous, les êtres humains, dans le monde d’aujourd’hui.

Le quartier dans lequel elles grandissent est régie par l’échelle sociale des familles. Ceux qui ont réussi et sont riches et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. La haine n’est jamais loin et les italiens apprennent dès leur plus jeune âge à respecter untel, craindre un autre, etc. Les vieilles rancunes se transmettent de génération en génération mais lorsque Don Achille, l’ogre que tout le monde respecte et craint est assassiné, les cartes sont redistribuées.

Lila et Lenu qui sont dans la fleur de l’âge voient leur corps changer et leurs relations avec les adolescents faire de même dans une société où le machisme est roi. Elles se découvrent un certain pouvoir sur ces derniers et voient là une manière de peut-être changer leur destin… Mais avec ces premiers amours sonne également l’éloignement des deux jeunes femmes.


Les deux amies, très différentes autant physiquement que mentalement ne cesseront de se pousser au meilleur. Leur relation unique, fusionnelle et parfois empreinte d’une certaine ambivalence évolue au fil des pages. On ne sait comment celle-ci va aboutir et on ne peut que continuer fébrilement notre lecture. Le contexte européen, le milieu social, politique et économique et les problèmes qu’ils génèrent sont passionnants et rendent le récit encore plus réaliste. La foule de personnages secondaires rend le tout encore plus riche et nous suivons tout ce petit monde sur plusieurs années. L’amie prodigieuse est le magnifique portrait d’une Italie non idéalisée et de ses deux héroïnes dépeintes avec tendresse.

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne Animal (aux éditions Gallimard) faisait partie de ces livres que je souhaitais le plus lire en 2016. Très intéressée par le sujet qu’il aborde je n’ai été que confortée dans cette envie en lisant les différentes critiques mais également le classement des 20 meilleurs livres par le Magazine Lire où il figure premier dans la catégorie Révélation française. C’est donc avec joie que je l’ai découvert au pied du sapin et lu en quelques jours…

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Dans Règne animal, nous suivons une famille du début à la fin du vingtième siècle. Dans la campagne française, la génitrice, le géniteur et leur fille Éléonore tiennent une petite exploitation agricole et élèvent également quelques bêtes. Cet équilibre précaire va néanmoins basculer un peu plus avec les ravages physiques et psychologiques qu’entraînent la Guerre de 1914. Quelques années plus tard c’est au cœur d’un élevage porcin de grand ampleur que nous retrouvons les héritiers de cette famille paysanne.

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière »

Ce qui saute aux yeux dès les premières lignes du roman de Jean-Baptiste Del Amo ce sont les descriptions lyriques au vocabulaire très riche qu’il fait de la Nature. Le rythme est lent, notre lecture contemplative. Le quotidien de cette famille de paysans se fait au rythme des tâches à accomplir dans la ferme et les champs. Dès l’aube ils travaillent la Terre et s’endorment harassés avec le coucher de soleil. Ce choix de vie – qui s’est souvent transmis de père en fils – ne permet pas de jours de congé. Du travail fourni chaque jour dépend leur survie et le maintien d’un certain niveau de vie. Ils dépendent totalement des animaux et des soins qu’ils leur apportent ainsi que de la Terre. Cette Terre nourricière avec qui se créé ce rapport si particulier, presque sensuel.

Victimes de la guerre 14-18

Cette première partie à la portée historique marque une réelle rupture dans le récit avec la première guerre mondiale et ses conséquences. Les hommes partent au front laissant derrière eux les femmes, les enfants et les vieillards. En plus des tâches domestiques, les femmes vont alors prendre le relais sur le travail à la ferme durant des années, parfois sans nouvelles de leur mari, père, frère.

Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins bien que ce soit la guerre ?

Le bétail est racheté pour une bouchée de pain par l’armée, les bêtes transportées durant des heures sans eau ni nourriture dans des wagons à bestiaux. Leur destination : des terrains aménagés en abattoir géant à ciel ouvert afin de nourrir les nombreux soldats. Des bouchers s’y relaient sans discontinuer pour un rythme d’abattage effréné. Les hommes craquent, en viennent à détester les animaux, à les brutaliser, les humilier. Devenus eux-mêmes des victimes, ce sublime passage n’est pas sans rappeler l’actualité et les désormais célèbres vidéos de l’association L214 sur les abattoirs.

Règne Animal : Marcel, gueule cassée de la guerre 14-18
Les gueules cassées de la guerre 14-18

A la fin de la Guerre, les hommes « chanceux » qui rentreront finalement chez eux se terreront dans le silence. Beaucoup seront désormais impuissants, d’autres des fameuses « gueules cassées« .  C’est le cas de Marcel, le mari d’Éléonore revenu complètement défiguré et violent… A la mort de la génitrice, le couple trouve un butin caché par cette dernière et décident de développer la ferme, d’acheter des terrains, des bêtes.

Industrialisation rapide de l’élevage

Dans la deuxième partie du livre nous retrouvons les descendants d’Éléonore lancés dans un élevage industriel porcin à grande échelle. Ici plus de bête libres, les cochons sont parqués, remodelés par l’homme, bourrés d’antibiotiques. Il faut faire du rendement, produire toujours plus de viande à moindre coût. Les animaux ne sont plus des êtres vivants mais des produits de consommation lambda, les hommes sont déshumanisés, leurs gestes mécaniques. Ils deviennent esclaves de l’industrie qu’ils ont créée.

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Ces hommes ne connaissent que ce métier. Dans cette « famille qui paie pour la folie de toute une humanité », ils sont voués à perpétuer un héritage maudit difficile tant sur le plan physique que moral. Dans cet environnement contradictoire où l’on prend soin d’êtres fragiles uniquement dans le but de les mener à la mort, les hommes apprennent dès leur plus jeune âge la désensibilisation.

Règne Animal : une fresque familiale

Au cœur de cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale.

Dans Règne Animal, nous suivons une famille pendant presque cent ans dans une temporalité pas si éloignée de la nôtre. Si nous sommes donc tout disposés à nous sentir proches de ses personnages, le récit laisse peu de place aux sentiments. Certains membres de la fratrie – plus sensibles – s’isolent parfois jusqu’au mutisme. Et lorsque amour et affection ne se trouvent pas aisément au sein d’une famille tous les moyens sont bons pour compenser, y compris dans des unions qualifiées de « contre nature« . C’est dans une relation incestueuse taboue, dans des relations homosexuelles « hors norme » où l’industrie fait pourtant la part belle à la virilité ou tout simplement auprès des bêtes que le réconfort se trouve.

Qui dit plusieurs générations dit transmissions. Ici l’héritage est avant tout celui d’un « savoir-faire », d’une industrie mais c’est finalement la transmission de cette violence, de cette folie d’une génération à l’autre qui pose la question de notre humanité.

Les êtres vivants – porcs et hommes – se confondent. Chacun dépend de l’autre, n’a pas vraiment de vie en dehors de la ferme. Et cette ferme ils ne la quitteraient pour rien au monde… Elle est tout ce qu’ils connaissent, un endroit de misère finalement rassurant. Cette vie, qui n’en est pas tout à fait une est la seule qu’ils possèdent. De « chair à canon » à « chair à saucisson » leurs vies sont plus liées que ce que l’on pourrait croire au premier abord.


Règne Animal est dur, Jean Baptiste Del Amo ne nous épargne rien ou presque. Il faut parfois se forcer à lire certains passages tant la violence y est inouïe et omniprésente. Cependant, une fois la lecture entamée impossible de la lâcher. Un roman sur la dérive de l’humanité qui tend à vouloir tout contrôler parfois jusqu’à sa perte. Dans un monde de surconsommation, les hommes deviennent alors victimes au même titre que ceux qu’ils veulent dominer, les grands oubliés de notre temps : les animaux.