Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Chronique d’Abigaël de Magda Szabó

Magda Szabó (1917-2007) est une des autrices hongroises les plus traduites dans le monde. Ses premiers textes paraissent au lendemain de la seconde guerre mondiale. Après ce conflit puis la montée en puissance des communistes, elle se fera plus discrète et n’écrira pas pendant plusieurs années. Touche-à-tout, elle publie au cours de sa vie des pièces de théâtre, des poèmes et romans pour lesquels elle a d’ailleurs remporté plusieurs prix littéraires.

Abigaël

Publié en 1970 en Hongrie, Abigaël est traduit et publié par les éditions Viviane Hamy à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Magda Szabó.

Gina, 14 ans a tout pour être heureuse. Elle vit à Budapest auprès de ceux qu’elle aime : son père avec qui elle est très proche, sa nourrice française qui l’élève depuis sa naissance, sa tante extravagante mais néanmoins attachante. Elle a même un prétendant plus âgé qu’elle, avec qui elle danse aux bals organisés par sa tante. Alors qu’elle s’apprête à faire sa rentrée scolaire et ainsi retrouver ses deux meilleures amies, son monde s’écroule.

La Seconde Guerre Mondiale fait de plus en plus rage et Gina commence à en subir les conséquences.  En effet, sa nourrice est obligée de rejoindre la France mais lui promet de revenir une fois le conflit terminé. Cette séparation est douloureuse, d’autant plus qu’elle était pour Gina comme une mère de substitution… Un malheur n’arrivant jamais seul son père – d’habitude si expansif – lui annonce sans autre forme de procès qu’elle doit partir le lendemain en pension.

N’ayant même pas pu faire ses adieux ni à son prétendant, ni à sa tante et encore moins à ses amies, Gina quitte son foyer sans réponses à ses questions.  « Ne dis au revoir à personne, amie ou connaissance. Tu ne dois pas dire que tu quittes Budapest. Promets-le-moi ! » lui demande son père. La route est longue et elle réalise bien vite que ce dernier l’emmène le plus loin possible de Budapest, à Árkod, près de la frontière. Totalement désemparée et meurtrie elle n’a d’autre choix que d’accepter son sort lorsque son père la laisse dans cette grande bâtisse aux airs de prison qu’est Matula. L’institution calviniste est très stricte et reconnue pour la qualité de son enseignement, Gina devra y passer la fin de sa scolarité. Elle n’a même pas le temps de jeter un dernier regard à son père que déjà, Zsuzsanna la préfète la pousse vers ses quartiers.

Elle doit alors oublier son ancienne vie et jusqu’à sa personnalité en se séparant de ses effets personnels et en revêtant l’uniforme terne de l’institution. Habituée à être choyée et à faire uniquement ce qu’il lui plaît, Gina a bien du mal à se plier aux exigences du pensionnat. De même, elle se brouille instantanément avec ses camarades de classe et s’apprête à vivre une scolarité faite de brimades et solitudes. Mais de nombreux événements vont venir rythmer ses jours dont l’énigmatique Abigaël. Antique tradition matulienne, il s’agit d’une statue qui aurait le pouvoir de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin…


Un roman jeunesse initiatique qui aborde la Seconde Guerre Mondiale du point de vue de son héroïne Gina qui se montre tantôt égoïste tantôt généreuse, puérile puis étonnamment mature. Magda Szabó nous plonge dans une ambiance si spéciale où le quotidien aseptisé et rude de Matula se confronte aux personnalités et frasques joyeuses de ses jeunes résidentes. Bien que sévère, nous avons nous aussi envie de faire partie de cette institution, d’en arpenter les couloirs, de suivre les cours de ses professeurs, d’assister aux cérémonies religieuses. La fin un peu trop abrupte peut laisser un sentiment de frustration lié au fait que Gina et son entourage nous sont devenus si sympathiques et attachants. Abigaël est prenant de bout en bout, ses mystères et leurs résolutions sont bien amenés et il est quasiment impossible de le lâcher jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur qui donne envie de découvrir l’intégralité des œuvres de son autrice !


Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Rien n’est foutu d’Anne-Marie Gaignard et Gaëlle Rolin

Anne-Marie Gaignard n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne les ouvrages qui traitent de grammaire et d’orthographe. Célèbre pour sa série de manuels et de cahiers d’exercices Hugo, elle est également l’autrice de La Revanche des nuls en orthographe. Rien n’est foutu est paru le 31 août dernier (éditions Le Robert) et est un recueil de témoignages de ceux qu’elle appelle « les cabossés du français ».

Rien n’est foutu

Des cabossés du français, on en trouve de tous âges et de tous milieux, avec des histoires singulières qui charrient les mêmes poids. J’ai souhaité réunir leurs témoignages dans ce livre pour dédramatiser leurs souffrances, leur dire qu’ils ne sont pas seuls, que comme eux, des milliers d’autres ont connu le mépris, les ambitions giflées, les rêves de devenir astronaute, journaliste ou vétérinaire, anéantis, parce qu’il fallait savoir rédiger correctement pour y parvenir.

Écrit Anne-Marie Gaignard au début de Rien n’est foutu. Et si le sujet lui tient tant à cœur, c’est qu’elle se décrit elle-même comme une « ancienne cancre ». À travers son recueil de témoignages, elle fait d’ailleurs la différence entre eux (ceux pour qui l’orthographe est facile) et nous (ceux pour qui il est un parcours du combattant).

L’ère de l’instantané, de l’électronique dans laquelle nous vivons a changé notre rapport à l’écriture. Aujourd’hui, n’importe qui peut écrire n’importe où sur la toile et rendre cette publication visible par tous. Cela ne nécessite pas de compétences spéciales si ce n’est une connexion internet et un clavier… Et si nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis de l’orthographe les internautes eux, ne laisseront rien passer. Nous avons tous été témoins et parfois même instigateurs de la correction plus ou moins virulente d’une faute laissée par un usager du web… Pourtant, les lacunes orthographiques ne sont pas à relier à l’intellect et sont pour certain·e·s une réelle souffrance…

La fameuse supériorité des « sachants », qui pensent avoir droit de vie et de mort sur l’expression des autres, encore plus sur ces autoroutes anonymes de l’Internet. Caché derrière un écran et un pseudonyme, toutes les barrières à l’indélicatesse sont levées.

Rien n’est foutu évoque le parcours d’hommes, de femmes, d’enfants et d’adolescents, âgés de 7 à 55 ans et issus de tous les milieux qui ont un jour capitulé face à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Sur les bancs de l’école…

Ce recueil soulève au fil de ses pages un sujet important : la scolarité. Époque charnière, elle a le pouvoir d’élever un individu mais aussi parfois de le mettre de côté ou pire, l’humilier, le dégoûter des études. Cette exclusion, ils l’ont tous – ou presque – vécue dans Rien n’est foutu. Que ce soit vis-à-vis des parents qui se sentent impuissants, des camarades pas toujours tendres ou des professeurs dépassés.

Chaque enfant est pourtant différent, n’a pas le même rythme, la même manière d’apprendre, comprendre, visualiser… Ni les mêmes inclinations, attentes, envies. Ces élèves « hors-norme » sont alors bien souvent mis de côté, dirigés vers des classes spécialisées qui ne leur conviennent pas, redoublent. Ils sont aussi presque toujours diagnostiqués dys… (dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie) à tort.

Un système éducatif non adapté, un mauvais accompagnement du corps enseignant et des parents peut avoir des conséquences graves sur ces enfants… mais pas irréversibles. C’est ce que nous prouve ici Anne-Marie Gaignard grâce notamment à la méthode qu’elle a mise au point pour réconcilier ces anciens bonnets d’âne avec l’écriture.

À travers des portraits poignants, bouleversants mais surtout pleins d’espoir, nous imaginons à peine ce qu’a pu être la vie des ces personnes avant la fameuse formation de l’autrice. Alors qu’ils supportaient une estime de soi proche de zéro et cela parfois depuis de nombreuses années, ils en sont ressorti grandis. Pardon alors à ceux que j’ai repris, corrigé voire méprisé par le passé…

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Les Dieux du tango débute comme bien des histoires avant elle, celle de la traversée d’immigrants partis s’installer sur le nouveau continent. Tous ont un désir en tête : prendre un nouveau départ, souhaiter de meilleures conditions de vie en Amérique du sud. En Argentine il y a du travail pour tous à ce que l’on dit et des fortunes à se faire.

Notre héroïne Leda s’est fiancée très jeune avec son cousin. Une promesse faite à l’abri des regards, protégée par les branches tombantes d’un arbre. Ce n’était alors qu’un serment d’enfants qui ne se connaissent pas vraiment ni l’un ni l’autre, ni eux-même. C’est elle qui est sur le bateau en ce moment, avec pour seul bagage, le violon familial que lui a laissé son père.

Les Dieux du tango est le récit d’un exode, d’une urgence de vivre et à travers ses pages nous découvrons toute une galerie de personnages. C’est un melting pot de personnalités que l’on va accompagner pour certains l’espace d’un instant seulement et pour d’autres jusqu’au bout de notre histoire. Nous découvrons alors leur passé, leurs espoirs et leurs peurs.

Le docteur n’entendrait pas les cimetières cachés dans son cœur. Il ne verrait pas, en examinant ses dents, les mots jamais prononcés qui hantaient sa bouche. Combien de secrets entraient clandestinement, ce jour-là, dans le Nouveau Monde ?

A peine a-t-elle le pied posé sur cette nouvelle terre d’accueil que Leda apprend qu’elle est veuve. Son cousin est décédé dans des circonstances d’ordre politique. Totalement vulnérable, l’ami de son cousin la prend sous son aile et l’emmène dans le conventillo – logement de fortune où se rassemblent les immigrés – où il vit.

conventillos buenos aires argentine
Leur nom signifie « petit couvent », ils sont formés d’une cour entourée de chambre rappelant les cellules des nonnes. Ils furent un des berceaux de la création du Tango.

S’ensuit alors la découverte de Buenos Aires, ville de tous les péchés, inhospitalière pour une femme seule. L’autrice décrit avec précision les odeurs, les bruits, les couleurs. Et puis, la musique ! Le tango, sa sensualité… En empathie totale avec Leda, tous nos sens sont en éveil et nous découvrons en même temps qu’elle un lieu aussi bien dangereux que synonyme de liberté. C’est de cette liberté que va s’emparer Leda.

Alors que tout s’écroule, que son mari est mort et qu’elle est loin de tout ce qui faisait son foyer, elle décide de tourner la situation à son avantage et de ne pas s’apitoyer. N’est-ce pas là l’opportunité de se découvrir toute entière ? D’apprendre à appréhender ses désirs, à connaître sa vraie nature, à réaliser ses rêves ?


Les Dieux du tango nous met sans cesse en déroute, c’est l’inattendu à chaque page puis, on se laisse finalement guider. Du déracinement à l’éclosion, il est un fabuleux roman sur l’acceptation de soi. Il perd malheureusement en puissance dans sa deuxième partie qui se perd à décrire les errements sensuels de son héroïne au détriment du reste…

Écoute-moi bien de Nathalie Rykiel

Écoute-moi bien de Nathalie Rykiel

« Écoute-moi bien », voilà l’invitation d’une fille à sa mère. « Écoute-moi bien à travers ce portrait, cette déclaration d’amour, cette lettre d’au revoir que je te fais » semble dire Nathalie à sa mère Sonia Rykiel.

Courageuse, indépendante, avant-gardiste et mère.

Quoi de plus personnel que de coucher sur papier ses pensées et souvenirs d’une mère sur le point de nous quitter ? Et pourtant il n’est pas difficile d’imaginer que « l’exercice » devient délicat lorsqu’il s’agit de narrer une figure publique, icône de la mode mondialement connue…

nathalie et sonia rykiel Écoute-moi bien

En effet, Sonia Rykiel qui a ouvert sa maison en 1968, s’est fait connaître avec ses tricots et rayures. En quarante ans de créations, elle a fait souffler sur la mode un vent de liberté.

Écoute-moi bien ne met pas pour autant le lecteur lambda dans une position voyeuriste. Nathalie Rykiel réussit à transmettre des émotions universelles tout en force et délicatesse.

Elle y dépeint la relation si spéciale qui les lie l’une à l’autre, en tout sincérité. Dans la forme, si le manque de ponctuation peut tout d’abord surprendre, on se laisse emporter par le tourbillon des souvenirs dévoilés au rythme des pensées de son autrice. Écrire pour continuer à lui parler, pour se souvenir, ne pas oublier. Écoute-moi bien est plein de cette urgence, de cette évidence, de cette énergie. Un texte pour faire le deuil mais avant tout un texte sur la vie et la transmission.

Pourtant il suffisait de regarder ma mère, de la regarder vivre pour vouloir que la vie lui ressemble, tout paraissait mièvre et fade à part elle. Et dans son existence visiblement, rien n’était figé, mesuré, immuable. C’était cela avant tout qu’elle me transmettait.

 

Écoute-moi bien, Nathalie Rykiel publié aux Éditions Stock.

Le un : la revue hebdomadaire indépendante

Le un : la revue hebdomadaire indépendante

Peut-être êtes-vous déjà familier avec cette revue hebdomadaire. Depuis quelques années maintenant, Le Un propose un journal qui invite ses lecteurs à la réflexion…

« Un journal pour ralentir et réfléchir »

Nous croyons en l’intelligence des lecteurs. À leur capacité à se forger leur propre opinion.
Dans le 1, vous trouverez de nouvelles idées, des opinions différentes, et des contributeurs qu’on ne lit pas ailleurs.
Écrivains, scientifiques, chercheurs, économistes, poètes, artistes, sociologues, réalisateurs, politistes, anthropologues, se confrontent sans jamais s’affronter.

Chaque semaine (en l’occurrence le mercredi), Le Un se penche sur un seul grand sujet d’actualité et aide ses lecteurs à le comprendre. Voulant faire face à un déferlement d’informations, de nouvelles, d’actualités, Le Un a voulu offrir une nouvelle expérience de presse. Pour cela, la revue ne dépend d’aucun groupe financier ni publicitaire et est donc totalement indépendante afin de garantir une information fiable.

Son contenu promet une heure de lecture pour s’aérer l’esprit et le muscler avec de nouvelles idées. Son petit format en fait le compagnon idéal des transports en commun par exemple !

Pour ma part, j’ai pu tenter l’expérience avec un numéro un peu spécial : le hors-série de l’été 2017. Pour la deuxième année consécutive, il y propose – en partenariat avec France 5 et La Grande Librairie – un recueil de nouvelles choisies avec soin par l’équipe.

le un revue hebdomadaire

J’aime :

L’idée d’une revue totalement indépendante, la qualité des textes publiés et la mise en avant d’un artiste (ici Sheina Szlamka) qui met en illustration ces derniers.

Où trouver Le Un ?

En kiosques, en maisons de la presse ou directement dans votre boîte aux lettres si vous choisissez l’abonnement !

Tenté par l’expérience ?

Interessé ou simplement curieux, sachez que Le Un offre le premier numéro.

 

Intempérie de Javi Rey

Intempérie de Javi Rey

Intempérie est un roman graphique publié chez Dupuis dans sa collection Aire Libre. Il est l’adaptation éponyme du roman de Jesús Carrasco paru en 2013 et qui avait alors obtenu le prix du meilleur roman de langue espagnole en 2013.

D’une fugue à la fuite

Javi Rey nous fait (re)découvrir ici l’histoire d’un jeune garçon qui a fuit un entourage violent avant de trouver refuge auprès d’un vieux chevrier solitaire et bourru. Les deux hommes vont s’apprivoiser et lier une relation hors du commun. Fuyant vers le nord accompagnés du troupeau, la survie est le mot d’ordre. Il faut trouver de l’eau, de quoi manger et ne jamais rester sur place, d’autant plus qu’ils sont poursuivis par l’alguazil (le nom que portaient en Espagne les agents de police qui remplissaient à la fois les fonctions d’huissier, de sergent de ville et de gendarme) et ses sbires.

Ne vous fiez pas à ce pitch somme toute classique, Intempérie est tout sauf banal ! L’oeuvre dans sa globalité dégage une véritable force où tous les sens sont mis à contribution.

Le travail sur la couleur est parfois déroutant tant il arrive à nous transporter entre deux états. D’une part celui où ses couleurs nous font ressentir le soleil sur notre peau, entendre le chant des cigales et sentir les odeurs de terre sèche. D’autre part l’atmosphère âpre des flash-back et cauchemars, froide à nous glacer le sang.

intemperie javy rey

Les premières illustrations qui s’offrent à nous sont celles de la mort et elle ne nous quittera plus par la suite. Elle se trouve partout : sur chaque visage, dans chaque lieu, dans ses paysages inhospitaliers, terres arides où rien ne pousse ni ne subsiste. Le jeune garçon lui-même semble sans âge et erre entre la réalité et ses cauchemars, son jeune âge et la fin de son innocence…

L’histoire est d’une violence inouïe mais la mise en scène n’en demeure pas moins emplie de pudeur et sait prendre de la distance lorsque nécessaire. À l’image du chevrier taiseux, Intempérie comporte peu de textes et dialogues et ils se savourent alors d’autant plus. Une vraie belle réussite qui donne envie de découvrir le travail de Jesús Carrasco.

Chronique d’Une mère d’Alejandro Palomas

Chronique d’Une mère d’Alejandro Palomas

Barcelone, 31 décembre. Amalia et son fils Fernando s’affairent en attendant leurs invités. En ce dîner de la Saint-Sylvestre, Amalia, 65 ans, va enfin réunir ceux qu’elle aime. Ses deux filles, Silvia et Emma ; Olga, la compagne d’Emma, et l’oncle Eduardo, tous seront là cette année. Un septième couvert est dressé, celui des absents.

Repas de St Sylvestre en Espagne

Si le passage vers une nouvelle année est l’occasion de se réunir en famille autour d’un bon repas, il est également générateur d’angoisses. Qui n’a jamais redouté un repas de famille ? Entre les tensions et les non-dits, il n’est pas toujours facile de passer un bon moment…

Amalia attend cette soirée avec impatience, elle est l’occasion de rassembler les gens qu’elle chérit le plus : ses enfants, leurs compagnons et son frère. L’histoire de cette soirée et les nombreux flash-back nous sont contés à travers les yeux de Fer, le fils et confident attitré de la famille. Ce dernier ne sait que trop bien à quoi s’attendre entre sa sœur Emma qui a dû réapprendre à vivre, l’aînée Silvia qui semble au bord de l’implosion et l’oncle Edouardo toujours plus dans l’excès…

Je sais que Silvia ne pourra pas retenir ses piques ce soir, qu’Emma nous balancera une bombe ou deux et qu’oncle Edouardo torpillera la table avec l’une de ses frasques. Et qu’il faudra recomposer, recoudre et ramasser le verre, la porcelaine et la chair en charpie.

Comme son titre l’indique, Une mère est le portrait d’Amalia, mère de famille mais femme avant tout. Même si elle est résolument tournée vers les problèmes de ses enfants, elle n’en est pas exempte pour autant. Divorcée d’un homme qui l’a malmenée tout au long de sa vie, elle doit composer avec cette nouvelle vie qui est la sienne et réapprendre à vivre seule. Souvent extravagante et à la limite du ridicule nous avons – tout comme ses enfants – du mal à suivre ses raisonnements et il faut bien le dire à la supporter.

Pourtant, les membres de cette famille ont plusieurs faces, comme les vieilles cassettes audio. Cette facette cachée au reste du monde, cette face B est comme une deuxième personnalité aux antipodes de la première que chacun saura révéler lorsqu’on s’y attend le moins.

C’est bien ce qui fait la force d’Une mère : des personnages  authentiques, des personnalités fortes et approfondies. Les dialogues toujours justes ne tombent jamais dans les clichés faciles de ce genre de situations. Alejandro Palomas réussit le pari de nous présenter tout l’éclectisme d’une famille qui n’est finalement pas si éloignée de la nôtre. Les différents membres qu’elle compose se dévoilent au fil des pages et apprennent à se reconstruire, à ne pas avoir peur de vivre. En cela, Une mère est une ode à la vie touchante, qui fera écho en chacun de nous.

 

Chronique de Fête des pères de Greg Olear

Chronique de Fête des pères de Greg Olear

Fête des pères aux éditions Cherche Midi est le deuxième roman de Greg Olear après Totally Killer. A l’instar de son personnage Josh Lansky, l’auteur est père de deux enfants et vit à New Platz dans l’Etat de New York. Un livre plus personnel et inspiré de sa vie qui sort en librairie le 2 février 2017.

Tout se passait bien ou presque dans la vie de Josh Lansky. Marié, deux enfants il tente de gérer au mieux son travail à temps plein de PAF (comprendre Père Au Foyer). Les différents manques – de sommeil, de sexe, de reconnaissance pour sa situation – restent gérables et font partie intégrante de sa vie de parent d’enfants en bas âge. Pourtant, la journée de Josh bascule quand une des mamans du voisinage lui annonce que sa femme le trompe. Cette dernière est en déplacement professionnel et ne rentrera que le lendemain…

24 heures chrono dans la vie d’un père au foyer

Fête des pères se déroule sur 24 heures de 3h33 (oui, on se réveille tôt quand on a des enfants) à minuit. Cette construction permet d’apporter une certaine énergie et un rythme soutenu où tout s’enchaîne. La journée va s’articuler entre les différents rendez-vous, l’école, les sorties scolaires, la baby-sitter bref tout ce qui morcelle la vie d’un père au foyer.

Si le pitch paraît faible au premier abord et les histoires de tromperie vues et revues, Fête des pères se révèle plus profond que cela. En effet, un des enfants du couple est atteint du trouble du spectre autistique (TSA). L’occasion pour l’auteur de revenir sur un sujet qui semble lui tenir à cœur et de nous faire nous interroger en tant que lecteur sur notre jugement et notre regard à l’autre. De plus, même si l’infidélité est mise au centre de l’intrigue, la réaction de Josh à cette nouvelle est plutôt plaisante puisqu’il ne cède pas à l’énervement mais va plutôt tenter de trouver les causes de cet éloignement et de se remettre en question. La situation reste légère et drôle puisqu’en bon scénariste (il a écrit il y a plusieurs années un script qui aurait intéressé George Clooney en personne) il s’imagine les tromperies de sa femme dans des mises en scène chiadées entre les feux de l’amour et un mauvais film érotique.

Remuer les schémas ancestraux

En France, le pourcentage de pères au foyer s’élève difficilement à 4%. Dévalorisés dans leurs rôles, on a parfois l’impression que leur virilité est directement remise en question. S’il est encore difficile de sortir du schéma « femme au foyer – mari qui fait bouillir la marmite », Fête des pères prend le contre-pied des rôles imposés par une société à dominante patriarcale.

Ici, Josh a fait le choix de s’occuper de ses enfants à temps plein alors que sa femme travaille. Même s’il tente de renouer avec le métier d’auteur, père au foyer est une véritable vocation et cela apporte une bouffée de fraîcheur au tout.


Même si le statut de parent au foyer de Josh est au centre de l’intrigue, le roman aborde de nombreux autres thèmes. Il y est question d’autisme, d’embrasser un choix de vie dans lequel s’épanouir, déculpabiliser de son rôle de parent pas toujours parfait, de confiance et d’engagement. Le tout emprunte un ton léger, drôle, bourré de références (peut-être un peu trop à mon goût). Fête des pères sait s’adresser à tout le monde, pas la peine d’être nécessairement parent pour se sentir concerné !


2710 jours, le journal intime de Lucien Violleau

2710 jours, le journal intime de Lucien Violleau

2710 jours de Lucien Violleau m’a gentiment été envoyé par Les Archives Dormantes. Cette maison d’édition spécialisée dans les journaux intimes, mémoires et correspondances découvre 2710 jours lors d’un spectacle : celui du petit fils de l’auteur. D’après les écrits de son grand-père, Damien Pouvreau rend hommage à son aïeul à travers une création scénique et musicale, qu’il a imaginée et interprétée.

Prisonniers de guerre français de la Seconde Guerre mondiale

1 845 000 prisonniers de guerre français seront capturés par les armée du IIIème Reich et envoyés dans des camps en Allemagne. À partir de 1942, environ 210 000 prisonniers restèrent en Allemagne, mais devinrent des travailleurs civils. Ils logent alors dans des camps de travailleurs où ils travaillent pour les Allemands ou pour des sociétés françaises qui participent à l’effort de guerre de l’Occupant. Ils sont payés 10 francs par jour pour 6 à 8 heures de travail. Environ la moitié d’entre eux travaillèrent dans l’agriculture allemande, les autres travaillèrent dans des usines ou des mines, où les conditions étaient beaucoup plus sévères. (source Wikipédia)

prisonniers de guerre français dans le nord de la France en 1940 2710 jours les archives dormantes lucien violleau
Prisonniers français dans le nord de la France en 1940

C’est l’histoire que Lucien Violleau couche sur papier dans son journal intime désormais intitulé 2710 jours, soit la durée passée loin de ses proches.

Un devoir de mémoire

Lecteur, qui que tu sois / Si la pudeur s’y oppose / Ces pages ne les lis pas / Trop de bêtises y reposent. / Et malgré tout, sans amertume / Si tu les lis quelques instants / Pense un peu, sans rancune / Aux souvenirs du régiment. / Dans ce cahier pour toi, bel enfant / Tu ne trouveras ni fleur ni devise / Amoureuse, garde-toi d’effeuiller ces pages affreuses / Qui font venir des rides / À nos fronts de vingt ans. / Si tenté par le démon tu dérobais ce livre / Apprends que tout fripon est indigne de vivre / Ce livre est à moi comme la relique au roi / La Vendée est mon pays / Et Lucien Violleau est mon nom ! / Quand la neige tombera noire / Et que les corbeaux voleront blancs / S’effaceront de ma mémoire / Les souvenirs du régiment.

C’est sur cette prose que débute 2710 jours puis par le récit du service militaire de Lucien. Ce dernier enchaînera directement la fin de son service avec sa prise en fonction au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Le journal intime dont les premières pages sont écrites à la troisième personne et comportent des phrases très courtes se développe peu à peu jusqu’à dévoiler son réel but : une manière pour Lucien de confier ses craintes et réflexions mais aussi pour transmettre aux générations futures.

2710 jours après, la Libération

Mais avant cela, Lucien Violleau est fait prisonnier par les Allemands et interné dans un camp de travail avant d’être exilé en Allemagne. Il va connaître toutes sortes de privations. Celle de la nourriture qui se fait rare et celle – peut être plus difficile encore à supporter – de sa famille et sa fiancée restées au pays. Dans la mine dans laquelle il est embauché, le travail lui permet de s’occuper l’esprit… Le moral est souvent au plus bas.

Sous la coupe des Allemands, certains trouvent grâce à leurs yeux quand d’autres – la plupart – ne sont que les ennemis jurés de leur pays dont ils ont précipité la chute. Amenés à travailler au cœur des civils, la relation avec ses derniers est tout d’abord une bouffée d’oxygène. Puis, un fossé se creuse au gré de l’avancement de l’armée Allemande, des nouvelles du front et de la fin de la Guerre qui s’annonce.

En tant que lecteur, nous avons bien entendu connaissance des événements à venir et du temps qu’il leur reste à être enfermés. Eux sont alors dans une ignorance quasi totale et n’ont que peu de nouvelles extérieures du camp.

De 1940 à 1945, 51 000 prisonniers français trouvèrent la mort ou disparurent au cours de leur captivité. Lucien Violleau est de ceux qui furent rapatriés en France à l’été 1945. 

2710 jours les archives dormantes lucien violleau


2710 jours nous offre un aspect de la guerre 39-45 un peu moins représenté, celui des prisonniers dans les camps de travail. Ce journal intime est important pour le message de transmission qu’il véhicule, ne serait-ce que pour ne pas reproduire les horreurs et la folie de la Guerre. Il est également le témoignage d’une jeunesse perdue à jamais. Un livre à offrir à tous les passionnés d’Histoire !